La Belgique a-t-elle abandonné ses prisons ?

Les conditions de détention dans notre pays restent accablantes et les moyens consacrés à la réinsertion des prisonniers, ridicules. Ce qui revient à les condamner à perpétuité au statut de délinquant. La Belgique décidément ne parvient pas à changer de modèle carcéral.

Prisons ©Belga

Des malades privés de soins, des bâtiments insalubres, une violence omniprésente et une surpopulation intenable: l’état des prisons belges ressemble à un film d’horreur d’un autre âge pourtant rejoué inlassablement d’année en année. La situation n’est pas nouvelle. Elle est régulièrement pointée du doigt par les acteurs de terrain. Dans sa notice 2016, rendue publique cette semaine, l’Observatoire international des prisons (OIP) dresse à nouveau un constat accablant des conditions de détention dans notre pays.

Le nombre de personnes incarcérées a légèrement diminué par rapport aux années précédentes, mais l’année 2016 a été épouvantable pour les détenus des prisons belges. La très longue grève des gardiens, au printemps dernier, n’y est pas pour rien. Enfermés nuit et jour durant plusieurs semaines, privés de préau, de douche, de médicaments et de repas chaud, certains sont littéralement devenus fous comme ce détenu de Lantin qui a tué son compagnon de cellule à coups de fourchette lors de la troisième semaine de la grève. 
Mais plus généralement, dans de nombreux domaines, les violations des droits de l’homme sont quotidiennes dans les prisons du royaume, selon les auteurs du rapport. “L’administration consacre à peine 3 euros par jour à nourrir les détenus, explique Delphine Paci, avocate et coprésidente de la section belge de l’OIP. Ceux qui n’ont pas les moyens de payer pour des extras ont faim.” L’accès aux soins médicaux laisse également à désirer, par manque de personnel disponible. “Un détenu qui s’était cassé la jambe a dû attendre 15 jours pour être plâtré. Et c’est encore bien plus long si l’on veut voir un dentiste. Il faut souvent attendre plusieurs mois pour soigner une rage de dents. Alors on distribue des Dafalgan, et on prend son mal en patience.”

Les détenus paient les conséquences de l’affaire Dutroux

La Belgique a fait l’objet de plusieurs condamnations internationales pour les conditions de détention de ses prisons. La plus récente provient de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) à Strasbourg et porte sur la détention des déficients mentaux dans les annexes psychiatriques. “Le gouvernement semble comprendre qu’il y a un problème, mais les mesures prises pour y répondre vont dans le sens inverse, explique encore Delphine Paci. On ne fait que durcir les conditions de libération conditionnelle, on augmente la durée des peines dans le code pénal et on continue de recourir trop systématiquement à la détention préventive.” Pour elle pas de doute, les détenus paient encore, vingt ans plus tard, les conséquences de l’affaire Dutroux. “En 1996, le ministre de la Justice Stefaan De Clerck avait pondu une note de politique générale visionnaire au sujet des prisons. Tout a été stoppé avec l’affaire Dutroux. Le contexte terroriste actuel n’est malheureusement pas près d’améliorer les choses.”

Si la construction de nouvelles prisons a permis de désengorger quelque peu les plus insalubres d’entre elles, aucune mesure n’est prise pour s’attaquer aux causes structurelles de la surpopulation, selon l’OIP. “Avec un taux de récidive de près de 50 % dans notre pays, je pense que l’outil a largement montré son inefficacité, conclut sa coprésidente. Il est possible d’envisager la sanction pénale de bien d’autres manières qu’à travers un passage en prison.” Contrairement aux Pays-Bas, ou aux pays scandinaves, la prison est toujours majoritairement choisie par les magistrats dans l’arsenal des peines à leur disposition (la peine de travail, le bracelet électronique…). Elle est davantage envisagée comme une sanction que comme un moyen de rendre la société plus sûre, qui permettrait aux détenus de réfléchir à leurs actes et de préparer leur sortie. Dernier maillon d’un parcours d’exclusion sociale, la prison a souvent pour conséquence d’anéantir les bases sociales et affectives que le détenu avait à l’extérieur. Difficile, dans ces conditions, de sortir d’un parcours délinquant. 

« Un animal en cage »

“Quand je suis arrivé ici la première fois, c’était un choc énorme”, explique Ahmed, 22 ans, incarcéré pour la troisième fois à la prison de Lantin pour des faits de vol et de trafic de stupéfiants. “Le problème, c’est que quand tu reviens la fois suivante, tu es déjà habitué. Et comme tu n’as plus peur, tu te retrouves pris dans un engrenage dont tu ne peux plus sortir.” Enfermé 23 h par jour dans un espace de 9 m2, le jeune homme compare sa situation à celle d’un animal en cage. “Un animal en cage, quand tu le remets en liberté du jour au lendemain, comment tu crois qu’il se sent? Eh bien là, c’est pareil. Tu exploses. Tu ne sais plus où sont les limites.” 

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