Aloïs Brunner, le nazi du clan Assad

Comment Aloïs Brunner, artisan de la Shoah, est devenu le maître à penser de la terreur syrienne. Rencontre avec Hedi Aouidj qui fait paraître une enquête sur ce bras droit d’Adolf Eichmann dans la Revue XXI

Aloïs Brunner

Il a échappé aux plus féroces chasseurs de nazis. Dont l’avocat franco-israélien Serge Klarsfeld. Caché dans le double fond d’une armoire avec sa mère, ce dernier a huit ans lorsqu’il entend Aloïs Brunner et son commando embarquer son père vers Drancy. Avant d’être déporté à Auschwitz. Serge Klarsfeld traquera le nazi durant toute sa vie. En vain. Responsable de la déportation de 56.000 juifs de Vienne, 43.000 de Salonique, 14.000 de Slovaquie et 23.500 de France, où il a dirigé le camp de Drancy, cet ingénieur de la solution finale, considéré par Adolf Eichmann comme son “meilleur homme”, n’a jamais payé pour ses exactions. Jugé en France par contumace pour “crimes contre l’humanité”, l’un des nazis les plus recherchés se terrait à Damas. 

En 1991, une enquête du New York Times révélait que le S.S. autrichien s’était reconverti dans le commerce international et la vente d’armes avant de rejoindre les services de renseignements syriens. Quelle pierre le nazi a-t-il ensuite apportée au régime dictatorial de Hafez el-Assad et de son fils et successeur Bachar? Selon Efraim Zuroff, directeur du Centre Simon Wiesenthal, l’ingénieur de la solution finale aurait été engagé pour former les services secrets syriens et prodiguer notamment ses conseils en matière de   répression et de torture. Reste que l’homme serait mort à Damas en 2010. C’est en tout cas ce que l’ONG phare en charge de la mémoire de l’holocauste avait annoncé. Jusqu’à ce que la guerre en Syrie ne fasse exploser la chape de plomb. En poste à Istanbul – terre d’exil pour les Syriens – pour couvrir l’actualité, le journaliste Hedi Aouidj entend prononcer le nom “Georg  Fischer”, le pseudonyme d’Aloïs Brunner. “J’avais espéré au début de la révolution syrienne que Damas tomberait très vite et qu’on découvrirait ses secrets. Tout ne s’est pas passé comme prévu mais l’un d’entre eux est quand même tombé.” Au cours de son enquête – Le nazi de Damas -, publiée cette semaine dans la Revue XXI, ce spécialiste de la question syrienne retrouvera notamment les anciens gardiens du nazi, protégé par la dictature avec les égards que l’on accorde aux diplomates avant de finir sa vie comme un rat, détenu dans le sous-sol d’un immeuble de Damas. Selon ses geôliers, l’ancien bourreau S.S. reconverti en maître de la répression syrienne y serait décédé en 2001, alors âgé de 99 ans.

Pourquoi Hafez el-Assad, père de l’actuel dictateur syrien, a-t-il recueilli l’ingénieur de la solution finale?

HEDI AOUIDJ – Pour emmerder les Israéliens. Mais aussi parce que “La ligne des rats”, cette route d’exfiltration des anciens criminels nazis, avait également des ramifications dans cette région du monde. Après la Seconde Guerre mondiale, les   régimes arabes ont engagé pas mal des nazis pour former leurs troupes et leurs agents de renseignement. C’est notamment le cas des armées égyptiennes et des services secrets du clan Assad. Il y a donc toujours eu des liens entre le IIIe Reich et le Proche-Orient. Quand je vivais en Syrie, on trouvait d’ailleurs des manuels d’instruction militaire allemands dans les souks, et Mein Kampf trônait en vitrine des librairies aux côtés de la bio de Condoleezza Rice et des Mémoires du président iranien Mahmoud Ahmadinejad. Et selon certaines rumeurs, un bus d’Adolf Hitler était même stationné sur la base aérienne d’Alep!

Que sait-on au juste du rôle joué par Aloïs Brunner au sein du régime syrien?

H.A. – C’est très difficile à savoir car le régime a toujours nié toute présence de Brunner sur son sol. Seuls les membres du premier cercle du clan Assad le savent. Certains sont encore en vie. Peut-être parleront-ils aujourd’hui? Rien n’est moins sûr. Reste que l’on connaît le régime Assad et qu’il n’est pas vraiment du genre à vous loger et vous payer si vous ne lui apportez rien en échange. Surtout si vous êtes l’un des nazis les plus recherchés. Les témoignages que nous avons recueillis montrent en tout cas que son expertise en matière de terreur intéressait très fort les Syriens. On sait qu’il a été impliqué dans les services de renseignements avant et après l’accession au pouvoir de Hafez el-Assad et qu’il a aidé le nouveau président syrien à mettre sur pied un appareil répressif d’une rare efficacité.

C’est-à-dire?

H.A. – Un système complexe, divisé en nombreuses branches, qui toutes se surveillent et s’épient, fonctionnant sur la base du cloisonnement absolu. Un appareil qui s’érige sur un principe: tenir le pays par l’usage d’une terreur sans limites.

L’ancien S.S. a donc plutôt joué un rôle de “consultant en terreur” que de tortionnaire?

H.A. – Oui, celui d’un professeur. Ses gardes nous expliquent d’ailleurs qu’il partait régulièrement donner des cours à plusieurs endroits.

Tout le monde savait que Brunner se cachait en Syrie, non?

H.A. – Absolument. Après les enquêtes à charge du Times et du New York Times, celle réalisée par l’hebdo allemand Bunte ne laissait plus planer aucun doute. Deux de ses journalistes se sont fait passer pour des sympathisants nazis, ont réussi à l’emmener à la plage dans la ville syrienne de Tartous et même à l’immortaliser au moyen d’une montre-appareil photo! Une photo où l’on voit d’ailleurs qu’il lui manque les trois doigts laissés dans un attentat, sans doute perpétré par le Mossad.

Pourquoi, malgré les mandats d’arrêt internationaux, ce nazi de premier ordre n’a-t-il pas été arrêté?

H.A. – Il était impossible d’aller le chercher. Les Américains avaient d’autres chats à fouetter et comptaient même sur le soutien syrien pour lutter contre les forces irakiennes durant la première guerre du Golfe en 1991. Vous savez, même quand Jacques Chirac a posé la question au père Assad, il n’avait pas l’intention de la poser. C’est le commandant Philippe Mathy, gendarme à la section de recherches (qui enquêta aussi sur les dossiers de Klaus Barbie et du collabo Paul Touvier – NDLR), qui le lui a suggéré. Finalement, Chirac demande des comptes à Assad et ce dernier lui répond qu’il ne voit pas du tout de quoi il parle…

On comprend bien qu’il était difficile de négocier avec le dictateur. Mais Aloïs Brunner est arrivé à Damas en 1954. Pourquoi ne l’a-t-on pas arrêté après la guerre dans la foulée du procès  de Nuremberg?

H.A. – Parce qu’il voyageait sous une fausse identité, dont celle de Georg Fischer à partir de son passage en Égypte. Et puis, il ne faut pas surestimer la traque aux ex-nazis. Quand Serge Klarsfeld s’est penché sur  l’affaire, il s’est d’ailleurs rendu compte que ce dossier n’avait pas été ouvert depuis vingt ans et que personne ne voulait en entendre parler. Après la guerre, les nazis se sont tranquillement fondus dans la masse de l’Allemagne de l’Ouest. Le fondateur et chef du BNB, les services de renseignements ouest-allemands, est d’ailleurs Reinhard Gehlen, un ancien nazi. Et il n’est pas du tout impossible que Brunner ait également joué les espions à la solde ouest-allemande. Vous savez, même la question du sort d’Adolf   Eichmann, le logisticien de la solution finale, faisait débat au sein des service secrets israéliens. Fallait-il mobiliser autant d’agents sur la traque d’Eichmann alors qu’ils n’arrivaient pas à contrer les attaques arabes? Brunner n’a jamais été une priorité pour personne.

Ses gardes le dépeignent comme un homme simple, “bon”, qui aime les animaux, se passionne pour les plantes médicinales… A-t-il fini par afficher des remords?

H.A. – Pas le moindre. Ce grand fan de Saddam Hussein – le dictateur irakien était, selon lui, le seul à pouvoir détruire Israël – disait juste regretter ne pas avoir fait plus de victimes. Il ne comprenait d’ailleurs pas pourquoi Assad n’expulsait pas les derniers juifs de Syrie.

Le seul regret affiché par cet architecte de la Shoah? Ne pas avoir fait plus de victimes…

Ses geôliers finissent par découvrir sa vraie identité et les dizaines de milliers de morts qui pèsent sur sa conscience. Ce qui ne semble rien changer à l’estime qu’ils lui portent… Comment expliquez-vous cela?

H.A. – Il faut d’abord se rendre compte que la Seconde Guerre mondiale a davantage façonné l’histoire occidentale que l’histoire arabe ou syrienne. Ils ne se sentent pas concernés par ce génocide. En schématisant, on pourrait même dire que, pour eux, un nazi, c’est juste un Allemand. Ces gardiens étaient donc moins bien informés, très jeunes et ils étaient très impressionnés. Et puis, tous les témoignages se recoupent: s’ils parlaient, c’était la mort assurée. Pour eux et leur famille.

Du palais présidentiel à la résidence surveillée jusqu’au sous-sol d’un immeuble, à peine nourri et sans possibilité de se laver, la chute de Brunner est lente mais brutale. Comment expliquer que cet homme d’influence ait fini sa vie comme un rat?

H.A. – Selon le membre du premier cercle de la famille Assad que nous avons interrogé, Brunner était une carte que le régime gardait dans son jeu. Le nazi n’était pas n’importe qui et Damas aurait pu encore s’en servir. En attendant, on l’a mis au frigidaire comme seules les dictatures peuvent le faire. En fait, ce régime fonctionne de manière mafieuse. On protège le parrain coûte que coûte, mais quand on n’en a plus besoin ou qu’il coûte trop cher, on le met dans un cul-de-basse-fosse. Le régime syrien réfléchit comme ça. C’est un monstre de sang-froid.

Bachar el-Assad a donc hérité d’un régime répressif particulièrement bien structuré. Sous les conseils notamment de l’ancien nazi. Un digne héritier?

H.A. – La structure a changé parce qu’elle est fortement liée aux personnes et que les responsables ne sont plus les mêmes, mais je dirais qu’il a même dépassé le maître. Avec quelque 40.000 morts lors de la répression de l’insurrection des Frères musulmans à Hama en 1982 à l’actif du père et déjà plus de 500.000 décès dans le chef de son fils, Bachar l’emporte en tout cas   largement dans les chiffres…

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