Les vrais gagnants du Lotto

Mais où vont les quelque 200 millions d’euros reversés chaque année par la Loterie Nationale sous forme de subsides et de sponsoring ? En Wallonie, des élus dénoncent une certaine opacité dans le choix des bénéficiaires opéré par le gouvernement. Enquête. 

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Mercredi soir. La porte de la librairie se referme sur un joueur de Lotto moyen. Aujourd’hui, il mise 10 euros. Au bout de la semaine, cela fera 20 euros au total, soit un millier d’euros par an investis pour une très maigre chance de gagner le million minimum d’euros promis à chaque tirage… La Loterie Nationale n’en fait pas mystère: vous avez une chance sur 25 de remporter un prix, moins de une sur 8.000 d’aligner six boules victorieuses. En attendant, cet argent n’est pas perdu pour tout le monde, loin de là. 

La Loterie Nationale réalise aujourd’hui un chiffre d’affaires de 1,2 milliard d’euros grâce, surtout, à deux produits phare: Le Lotto (431,5 millions d’euros) et l’Euro Millions (413,8 millions d’euros). Sur ce budget, l’institution, qui compte plus de 400 collaborateurs, doit d’abord prélever ses frais de fonctionnement, soit 126 millions d’euros. Et c’est là qu’elle fait ses premiers heureux. Ses administrateurs émanent essentiellement du monde politique. Un commissaire du gouvernement reçoit 15.000 euros d’indemnités forfaitaires annuelles et 500 euros par séance du conseil d’administration. Le président du C.A., lui,  touche 2.500 euros brut par mois, 750 euros par séance de C.A. et 1.000 euros par séance du comité spécial. Bingo.

Le reste, soit environ un milliard, est redistribué selon des proportions et des bénéficiaires précisément identifiés. Ainsi, en 2014, un peu plus de la moitié des mises est revenue aux gagnants et 11 % ont été versés à l’État à titre de rente de monopole. La Loterie a aussi engagé des dépenses diverses, comme le financement, à hauteur de 500.000 euros, d’études scientifiques sur… l’addiction au jeu. Enfin, et surtout, plus de 200 millions d’euros ont été consacrés à l’octroi de divers subsides et au sponsoring. 

Ce dernier poste (environ 17 millions) a soutenu 1.251 des 2.500 dossiers présentés. On y retrouve des rendez-vous sportifs (Six Jours de Gand, tournoi de tennis Ethias Trophy), festifs (Bruxelles les Bains, parades de Noël, Zomeraperitief à la côte belge), culturels (les festivals de Dour, Werchter, Les Ardentes à Liège…), des événements au rayonnement national (Plaisirs d’hiver à Bruxelles, Diables Rouges…), mais aussi des projets sociaux (Viva For Life, Cap 48) ou de proximité (Familieplantdag, Tour de Belgique en tandem pour aveugles et malvoyants).

Premier mécène belge

L’essentiel des bénéfices disponibles de la Loterie sont donc réinjectés dans la société sous forme de subsides. “Depuis 1934, nous soutenons les organisations qui déploient des projets humanitaires, sociaux, sportifs, culturels ou scientifiques. Nous sommes le premier mécène de Belgique” précise-t-on à la Loterie Nationale. On dira donc plutôt que ce sont les joueurs belges les premiers mécènes du pays… Mais où va vraiment cet argent ?

Les trois quarts des subsides sont redistribués via le pouvoir fédéral. Annuellement, 500 projets de proximité sont soutenus par la Loterie Nationale. À titre d’exemple, elle intervient à près de 40 % dans le budget de Child Focus. En 2015, 68 millions d’euros ont été attribués à la Coopération au développement, 11 millions à la Fondation Roi Baudouin et 10,5 millions d’euros à la Régie des bâtiments. Cet argent nourrit aussi des partenariats de longue durée: la Croix-Rouge (1,7 million en 2012), Bozar à Bruxelles (2,8 millions), la commémoration de la Première Guerre mondiale (1 million)… 

La répartition de ces subsides est déterminée annuellement par arrêté royal délibéré en Conseil des ministres. En 2016, la ministre du Budget chargée de la Loterie Nationale, Sophie Wilmès, a rappelé l’importance de l’engagement sociétal en mettant en avant des investissements dans le Centre Antipoisons, la lutte contre la traite des êtres humains, le projet Sexual Assault Referral Centres (création en 2017 à Bruxelles, en Wallonie et en Flandre de trois centres pilotes). La Loterie Nationale a, elle, tenu à mettre aussi en avant les appels à projets “Lutte contre la pauvreté et inclusion sociale” (2.410.000 euros), “Développement durable” (1.900.000 euros) et 950.000 euros pour “Objectifs du millénaire” (réduire l’extrême pauvreté et la faim, assurer l’éducation primaire pour tous, promouvoir l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes).

On le voit, les euros des joueurs sont bien placés, d’autant qu’ils viennent aussi grossir le budget dit des “subsides structurels” au bénéfice dles projets “jeunesse” de nos fédérations sportives (du football à la balle pelote en passant par le cyclisme, le tennis ou l’automobile). Le “vice” des parents entretient donc la forme physique des enfants… Et il existe encore une dernière catégorie de subsides qui concernent tous les Belges: les subsides de “Prestige national” octroyés par le ministre compétent. Ils visent quatre domaines: le social (la Fondation belge des brûlures, Œuvre royale des Berceaux Princesse Paola), la science (recherche scientifique, Parc d’aventures scientifiques, Euro Space Center), la culture (Concours Reine Élisabeth, Concours international Adolphe Sax) et le sport. 

Ces subsides de “Prestige national” peuvent également offrir à une région un rayonnement international. Ce fut le cas pour Mons, Capitale européenne de la culture en 2015, comme nous l’explique un député de l’opposition francophone: “Quand Mons a été désignée, l’État fédéral a décidé de contribuer à cette manifestation par l’intermédiaire de la Loterie Nationale, comme il l’avait fait pour Anvers en 1993, Bruxelles en 2000 et Bruges en 2002. Cela s’est traduit par l’octroi de 1,4 million d’euros en 2012 et de 1,3 million pour chacune des trois années suivantes”. Au bout du compte, le soutien de la Loterie a dépassé les cinq millions, une somme conséquente. Les Montois, joueurs ou non, en ont eu pour leur argent… comme les Bruxellois ou les Brugeois avant eux. La roue de la fortune tourne donc pour tout le monde. Au niveau fédéral à tout le moins.

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