Une journée sous l’emprise des algorithmes

Côte pile et côté face, voici le traçage d’heure en heure de l’insoupçonnable mainmise des algorithmes. 

Kanar - Intimité - Algorithmes

7h30 – Le son de votre inconscient

Votre réveil sonne et vous zappez la FM morose pour une playlist Spotify automatiquement concoctée pour vous. Grâce à vos données d’écoute, celles de ses dizaines de millions de clients, et ses puissants algorithmes, la liste de lecture est composée des plus récentes sorties des artistes que vous suivez et écoutez le plus et de nouvelles découvertes qui cadrent avec vos habitudes musicales.

8h50 – Permis de tuer 

Au volant de votre première voiture autonome, le véhicule devant vous freine brusquement. Les algorithmes d’optimisation d’accidents prennent alors le relais et sont confrontés à trois possibilités: vous emboutissez la voiture devant vous, vous donnez un coup de volant à gauche et     percutez un motard ou vous virez à droite et fauchez un cycliste. Un sacré job pour les éthiciens de ces firmes qui vont tout simplement décider de l’utilisateur à sauver – vous, très probablement – et donc de la personne à blesser, voire à tuer. 

Big Data is watching you - Kanar

11h00 – Vos amis font crédit 

Vous faites un saut à la banque pour envisager un crédit hypothécaire. L’employé a perdu depuis longtemps tout pouvoir de décision au profit d’algorithmes qui calculent votre taux d’endettement et votre “scoring” (évaluation du risque client). La situation budgétaire, familiale ou professionnelle est bien entendu prise en compte, mais ce n’est que la face visible de l’iceberg. Il suffit de voir ce que les start-up de scoring proposent aujourd’hui pour se rendre compte du flicage 2.0. Comme celles qui scrutent votre page Facebook pour évaluer votre capacité à rembourser en fonction du niveau de vie de vos contacts ou celles qui vont visiter votre profil LinkedIn pour estimer la rapidité avec laquelle vous devriez retrouver un job.

12h00 – Livré avant même d’avoir commandé

Vous vous rincez l’œil sur les dernières promos d’Amazon. Mais vous craquez pour un smartphone plus onéreux suggéré par le site. Vous n’êtes pas le seul. Véritable marque de fabrique du géant de la vente en ligne, son système de recommandation lui assure… 30 % de son chiffre d’affaires! Mais certaines pratiques des supermarchés en ligne sont bien plus retorses. Le site Staples (spécialisé dans les fournitures de bureau) établit notamment sa tarification sur votre localisation, le revenu moyen de la zone où vous habitez, mais également sur la distance qui vous sépare d’un magasin physique concurrent! Avec parfois des majorations de prix de 10 % pour ceux qui vivent à la campagne, par exemple. Et vous n’avez encore rien vu. Afin de couper court à toute concurrence physique via une livraison encore plus rapide, Amazon a développé son intelligence artificielle afin d’anticiper les commandes de ses clients. Vous avez l’habitude d’acheter le dernier roman de Donald Ray Pollock dès sa sortie? Vous consultez la page des enceintes nomades depuis plusieurs jours? Amazon achemine déjà le produit en question vers l’une de ses centrales de “proximité”, prête à vous l’envoyer une heure chrono après que vous avez passé commande.

Kanar - Que ferait-on sans eux ? - Algorithmes

13h00 – A la caisse !

Vous filez vous acheter un sandwich dans une grande surface. Si la présence de caméras de surveillance ne vous fait plus tiquer depuis des décennies, les logiciels qui se cachent derrière, eux, ne se contentent plus d’enregistrer des images. Ils génèrent des cartes de densité qui permettent de localiser les zones où les clients passent le plus de temps afin d’optimiser la mobilisation des acheteurs au moyen de produits accrocheurs et de campagnes promotionnelles. Grâce aux algorithmes de reconnaissance faciale, ces systèmes sont également capables de distinguer les clients masculins et féminins… En réglant vos courses avec votre carte de fidélité, vous ouvrez alors une nouvelle porte d’accès au big data. Désormais, l’enseigne ne se contente plus de savoir combien de produits elle a vendus mais bien à qui. Agrégées par des algorithmes de data mining (exploration de données), ces informations repèrent des profils de consommateurs très précis: hétéro ou homo, juif ou musulman, alcoolique ou addict à la junk food. Des données autrement plus sensibles que le nombre de carottes ou de yaourts achetés. Heureusement, toutes les grandes surfaces ne se sont pas encore mises à la page. Bien que les perspectives annoncées devraient rapidement les convaincre de franchir le pas. Selon une étude du cabinet McKinsey, le big data devrait permettre aux distributeurs d’augmenter leur marge   opérationnelle de plus de 60 %.

15h30 – Amis indésirables 

Vous consultez votre profil Facebook. Véritables aspirateurs à données, les algorithmes du réseau social alimentent les pires rumeurs. À commencer par celle qui vous recommande de nouveaux amis et vous propose parfois un ex rencontré sur Tinder ou une personne qui vient de vous envoyer un mail mais avec qui vous n’avez plus aucun contact depuis des décennies. Si certaines sources prétendent que Facebook puise également vos données sur d’autres médias en ligne, le Washington Post affirme que cet algorithme de recommandation est en fait basé sur la “science des réseaux”. En définissant les réseaux auxquels on est censé appartenir via nos contacts, nos centres d’intérêt ou la localisation de notre dernière école, par exemple, Facebook évalue nos chances de connaître telle ou telle personne… et peut même prédire nos futures amitiés. En version mobile, le réseau numéro un a désormais accès à vos géolocalisations, e-mails et contacts téléphoniques.

Kanar - Appelons un chat un chat - Algorithmes

20h30 – Minorités en back catalogue

Que propose Netflix ce soir? Historique des visionnages et des recherches, types de fictions, acteurs préférés, arrêts de lecture ou utilisation du replay, son algorithme de recommandation de contenus est constamment mis à jour par quelque… 900 ingénieurs. Et cela marche plutôt bien puisque celui-ci cerne rapidement nos goûts. En revanche, ne comptez pas trop sur l’effet de surprise. Si vous visionnez plusieurs films réalisés par des Afro-Américains, par exemple, ou qui comportent des scènes lesbiennes, les suggestions afficheront alors d’autres fictions similaires. Sinon, ce type de contenu reste “caché”. Au lieu d’élargir nos horizons avec son catalogue de plus en plus balèze, Netflix les restreint trop souvent à la manière d’un entonnoir. Même logique sur la plateforme Youtube qui nous propose inlassablement des vidéos similaires  aux dernières visionnées.

23h00 – Technofrigide

Après avoir regardé quatre épisodes de Better Call Saul, la spin-off de votre série préférée Breaking Bad, vous vous endormez, la libido en berne. Selon une étude menée par David Spiegelhalter, statisticien à Cambridge, le nombre de nos rapports sexuels chute de manière inversement proportionnelle à l’augmentation de la force de persuasion de ces nouveaux médias. L’époque où on faisait l’amour parce qu’il n’y avait plus rien à la télé serait donc révolue. Si l’hyperconnectivité poursuit sa course folle, ce scientifique annonce même la fin des rapports sexuels pour 2030.

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