Un naufrage, une surprise et une réussite

Quotidien, Le Petit et Le Gros Journal sont dans un bateau. Le Petit prend l’eau. Qui reste-t-il pour nous dérider? On décrypte les nouvelles émissions de Yann Barthès, Cyrille Eldin et Mouloud Achour.

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Nous ne l’appellerons pas Le Petit Journal, puisqu’il ne se nomme plus ainsi. L’émission de Yann Barthès s’est trouvé un nouveau titre, presque magazine: Quotidien. Se priver d’utiliser le nom qui l’a rendue célèbre aurait pu être un handicap. Finalement, c’est devenu un marchepied. Une manière de repartir de zéro sur TMC, chaîne du groupe TF1. Et surtout de se désolidariser de Canal+ et des nouvelles moutures du Grand et du Petit Journal saison automne-hiver 2016. Après un divorce où l’on a perdu la maison, mais  bataillé sec pour garder les gosses, les potes et les meubles, il faut savoir se reconstruire. C’est exactement ce qu’ont fait Yann Barthès et Laurent Bon, les deux têtes pensantes de Bangumi, qui produisait notamment Le     Petit Journal et aujourd’hui Quotidien. 

Le lancement était programmé le 12 septembre dernier, pour un premier numéro inauguré par une toute nouvelle marraine: Vanessa Paradis. Soit une rentrée décalée d’une semaine par rapport au reste du PAF, sans doute pour maintenir l’effet de surprise sans comparaison possible. C’est peu dire qu’ils étaient attendus au tournant. Et ça se comprend. Imaginer Martin Weill taper la causette avec Denis Brogniart, Éric et Quentin manger à la cantine de TF1 avec Jean-Pierre Pernaut et Yann Barthès faire une pause café aux côtés de Nikos Aliagas a quelque chose de déroutant. Comme s’ils étaient soudainement devenus les personnages de leurs propres blagues. Comme si les Guignols se présentaient aux élections. Pourtant,  malgré le changement de chaîne, la bande de Quotidien prouve d’emblée qu’elle n’a rien perdu de son esprit.

On ne change rien, mais en mieux

Même équipe à l’exception de Catherine et Liliane (Alex Lutz et Bruno Sanches sont restés sur Canal+ contre la promesse de financements de leurs projets cinématographiques), même micro à bonnette rouge, mêmes techniques d’attaque, même rythme, mêmes bureaux, même impertinence,… La version de TMC, allongée pour tenir sur 1 heure 20, ne démarre pas sur une feuille blanche. Et ce malgré les efforts de Bolloré, qui a joué des pieds et des mains pour garder chaque journaliste, chaque humoriste, chaque monteur de l’ancienne team du Petit Journal, comme l’explique Barthès dans Les Inrocks. La séparation a été rude, mais Ara Aprikian, ancien dirigeant de Canal+ passé sur TF1 après s’être fait évincer par Bolloré à l’été 2015, a convaincu les équipes de rejoindre Télé Monte-Carlo avec la promesse de redynamiser la chaîne et d’avoir carte blanche. Et d’encaisser un gros chèque, évidemment, que France Télévisions n’a pas réussi à sortir pour s’offrir les talents emblématiques de l’infotainment made in France.
C’est donc avec une certaine impatience que l’on a découvert Quotidien, sur le site de TF1 qui diffuse l’émission en intégralité sans restriction de territoire (et malheureusement non sans pub pour Secret Story). Au menu, ils n’ont rien changé, mais en mieux. Deux invités par jour, un politique ou sociétal, et l’autre culturel. Et pas de la gnognotte, la preuve avec le dalaï-lama, qui a choisi de donner son interview en exclusivité à Yann Barthès. Des envoyés spéciaux aussi, avec un Martin Weill exilé aux États-Unis jusqu’au 8 novembre pour suivre les élections, alors que Camille Crosnier et Hugo Clément s’occupent des primaires sur le territoire français. Du people, comme d’hab, avec le drolatique Petit Q. 
Et puis évidemment, les sketches d’Éric et Quentin et les incursions du prépubère Panayotis. Le tout également proposé en condensé de quatre minutes diffusé sur TF1 après le JT. Un joli hameçon pour tous les adulescents égarés qui n’auraient pas encore entendu parler du transfert sur TMC. Et c’est bien là le but de la manœuvre: rajeunir les audiences de la chaîne de la TNT, plus habituées aux vieux épisodes de New York, Unité spéciale qu’aux nouveautés.
Le débarquement tant attendu est une réussite, d’estime comme d’audience. Yann Barthès dirige sans trop en faire. Même si tout, absolument tout, tourne autour de lui. Quand il interroge le dalaï-lama, il lui parle de son tatouage bouddhique sur le bras. Quand il lance ses invités, il leur pose des questions perso. En tout, c’est 1,29 million de personnes qui ont regardé la première de Quotidien, soit 6,3 % de part de marché. Plus que la moissonneuse-batteuse de Cyril Hanouna, Touche pas à mon poste, sur C8 et Plug RTL. 
C’est aussi le double des audiences moyennes de Cyrille Eldin, qui doit sans doute se mordre les doigts d’avoir repris Le Petit Journal. Un cadeau qui se révèle empoisonné. Lui qui annonçait en interview “vouloir changer le principe, être moins convenu, plus bordélique” a en quelque sorte réussi son coup. Le programme ne dure plus que 25 minutes. Pour agrandir son équipe, il a intronisé deux journalistes féminines qui minaude tandis que lui, stressé, omniprésent, tente de faire réagir les politiques dans le seul but de les faire déraper. Le résultat est presque gênant. 
Sur Twitter, les internautes déplorent l’agressivité de l’animateur. Il faut laisser du temps au temps, c’est certain. Le bashing anti-Petit Journal est peut-être précipité. Mais ces deux premières semaines d’émission ne sont que la confirmation d’un échec. Sur Facebook, la page du Petit Journal a perdu des milliers d’abonnés. 
Un désaveu qui s’explique sans doute par le manque de fond et d’inventivité du programme, désormais adoubé par Florian Philippot, candidat Front National qui, invité sur le plateau, a annoncé préférer cette nouvelle version. Le comble… Voilà qui sonne la fin de la dérision politique sur Canal+. Et de la satire. Sourire, faire des blagues et montrer de la compassion à un élu FN n’est pas du journalisme politique. Et cette formule-là, les téléspectateurs n’en veulent pas: les dernières audiences sont passées en dessous de la barre des 400.000, alors que Yann Barthès avait laissé une locomotive qui fédérait plus d’un million de personnes chaque soir. Peut-être parce que Cyrille Eldin a fait exactement le chemin inverse des équipes de Quotidien: changer les équipes, le plateau, le concept… Mais garder le nom.

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