Frank Ocean: le rappeur qui change le business

Après Beyoncé, Drake et Kanye West, le jeune prodige californien brise les règles de l’industrie du disque avec “Blonde”. Mais le public est-il pour autant gagnant? Pas sûr. Décryptage.

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Presque célèbre aux USA, quasi inconnu en Europe, Frank Ocean a profité de l’été 2016 pour faire la pluie et le beau temps sur les réseaux sociaux, jouant du même coup avec les nerfs (à vif) des médias traditionnels. Attendu au tournant après son excellent “Channel Orange” de 2012, l’étoile montante du R&B occupe à présent les devants de l’actualité avec “Blonde”, un album uniquement disponible en version digitale et, déjà, un des plus gros cartons de l’année. Mais avant d’en arriver là, Ocean s’est fait désirer, suscitant une   vague d’euphorie sans précédent autour d’une sortie annoncée depuis longtemps…

Après de nombreux reports de date, l’Américain balance un fichier sur Internet: une vidéo de 45 minutes, sorte de teaser intitulé “Endless”. La bande-son qui accompagne les images est somptueuse. Certains y voient le disque promis. Fâché avec son label (Def Jam), une succursale du groupe Universal, l’artiste cherche par tous les moyens à rompre son contrat. Pour “honorer ses engagements” et se libérer (plus ou moins) légalement, le chanteur utilise la vidéo comme monnaie d’échange. Une façon de solder ses comptes avec son ancienne équipe. Dès le lendemain, il prend le monde par surprise en publiant son “vrai” nouvel album, “Blonde”, sur ses propres couleurs. Si l’affaire va certainement se terminer devant les tribunaux, elle met en évidence un souci croissant d’indépendance dans le clan artistique. But de l’opération? Mettre en pièces les anciennes méthodes de distribution, rénover le marché de la musique et, surtout, récupérer des parts du gâteau… Une quinzaine de jours après sa sortie via Apple Music, on estime en effet que “Blonde” a déjà rapporté plus d’un million de dollars au seul Frank Ocean. Une somme coquette, bien boostée par la nouvelle autonomie de l’artiste et, il ne faut pas l’oublier, un excellent disque. Seul maître à bord, il peut à présent revendiquer des recettes plus importantes. Sur chaque album vendu sur iTunes (en         ligne, “Blonde” coûte 9,99 €), Ocean perçoit désormais plus de 5 €, contre 1,50 € s’il était resté fidèle à son    ancien label. Le calcul est vite fait… 

Beyoncé a la pêche, Drake la pomme

Quand elle n’enflamme pas la finale du Super Bowl en s’égosillant sur un single avant-coureur (Formation), Beyoncé négocie la mise en images des chansons de son nouvel album avec HBO. Chanteuse moderne, femme d’affaires, la diva du R&B dévoile ainsi les douze morceaux de “Lemonade” en primeur aux abonnés de la chaîne de télévision américaine. Le soir même, l’exclusivité se déplace sur Tidal, plateforme de musique en ligne gérée par son époux, Jay Z. Bien qu’annoncé au bord du gouffre financier, le système de streaming s’est forgé une belle réputation sur le marché en trouvant,  notamment, des accords avec Rihanna ou Kanye West. Deux gros vendeurs qui, cette fois, n’arrivent pas à la cheville de Beyoncé. En une semaine, l’ex-Destiny’s Child engrange en effet quelque 115 millions de streams. Du jamais-vu. Un exploit qui se justifie, en partie, à l’écoute de “Lemonade”, disque bourré de grandes chansons (Hold Up, Sorry) et d’invités prestigieux     (Kendrick Lamar, Jack White, The Weeknd, James Blake).

Six jours seulement après les premières gorgées de “Lemonade”, Drake mouille le maillot en publiant “Views”. L’album du rappeur canadien n’est pas à la hauteur de son prédécesseur (”Take Care”), mais rien ne semble pouvoir enrayer son ascension. Si Beyoncé bénéficie du solide soutien de Jay Z, Drake peut quant à lui se targuer d’excellentes relations avec Apple. En échange du lancement exclusif de son nouvel album sur iTunes, la marque à la pomme a accepté de sponsoriser sa tournée. Propulsé par le single One Dance, “Views” récolte près de 245 (!) millions de streams en une semaine. Un record qui vient balayer celui de  l’ancienne tenante du titre. Bref, Drake a de quoi voir  venir, malgré un disque très moyen.

La suite dans le Moustique du 21 septembre 2016

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