La leçon de Caterpillar: état de choc et diagnostic

La fermeture du site de Caterpillar laisse place à de vives interrogations. La Belgique est-elle à la merci des multinationales? A-t-elle été trop loin dans sa politique de distribution d’aides? Et pour conserver nos emplois, doit-on consommer plus “belge”? 

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Depuis l’annonce de la fermeture définitive du site Caterpillar de Gosselies, pas un homme politique, pas un représentant syndical, pas une figure médiatique qui n’ait exprimé son émoi, sa colère, son émotion. La palme du désarroi revenant, sans doute à Olivier Chastel, le Président du MR, qui s’est dit comprendre la volonté de réquisitionner l’outil industriel du groupe américain à Gosselies, une position défendue par… le PTB! “Surréaliste”, dit-on chez nous. “Shit hits the fan”, disent les Américains.

Dans ce concert d’émotions, il y a tout de même eu une voix qui donnait la note juste d’une triste vérité. Le “la” de la réalité économique actuelle. Et c’est à la Chambre de commerce américaine en Belgique qu’on la doit. “C’est le marché. C’est malheureux, mais c’est comme ça!”. Derrière l’apparence cynique du propos se cache pourtant la justesse du constat. “On oublie de dire que le site de Gosselies tourne à 30% de ses capacités”, commente ainsi, le directeur “Économie, recherche et développement” de l’Union Wallonne des Entreprises. “La demande mondiale en bulldozers s’essouffle, on est là dans l’épisode malheureux de la fin d’un cycle industriel. Par ailleurs, l’économie mondiale, on le sait depuis 25 ans, mue: le secteur industriel s’amenuise d’année en année au profit de l’économie de services. La fermeture de Caterpillar est moins une fermeture boursière que le rappel d’un phénomène qui perdure depuis des années: Duferco-La Louvière, Carsid-Charleroi, Arcelor-Liège, Ford-Genk, Opel-Anvers… Le fait qu’un centre décisionnel se trouve à l’étranger ajoute de la distance, donc un sentiment d’injustice.” Évidemment, une multinationale ne fait pas dans le “patriotisme économique”.
“La déclaration de la Chambre de commerce américaine, sa formulation brutale, témoigne de la différence de perception et de culture qu’il y a aujourd’hui en matière de développement économique entre les États-Unis et l’Europe“, tempère Didier Van Caillie, professeur de stratégie des entreprises à l’Université de Liège. “Du côté américain, la fermeture de Gosselies est perçue – et c’est dur à entendre – comme une anecdote parce que par rapport à l’ensemble du groupe, la Belgique ne représente que mois d’1% du chiffre d’affaires, alors que pour nous, c’est un vrai désastre.” Si cynisme il y a, il ne réside pas, selon le Professeur liégeois, dans la froideur déshumanisée de la décision du groupe américain. “Quand on analyse l’actionnariat de Caterpillar, on constate que majoritairement, ce sont des représentants de Fonds de Pensions américains. Quand on gratte un peu plus, on s’aperçoit que ces Fonds de pension ne sont pas ceux des employés, cadres ou dirigeants de Wall Street. Non, ce sont des Fonds de pension qui gèrent l’argent injecté notamment par des ouvriers agricoles du centre des États-Unis.” Les dividendes de ces Fonds couvrent les retraites des ouvriers américains qui en ont besoin pour vivre parce qu’ils ne bénéficient pas d’un système de retraite comme le nôtre! Ainsi, des ouvriers sont chez nous mis au chômage pour payer les retraites de leurs collègues américains. “Le danger pour l’économie belge face à des centres décisionnels situés dans d’autres pays résident plus dans la nature de l’actionnariat d’un groupe que de sa structure multinationale”, confirme le Professeur Van Caillie. 

Une mentalité de salariés

À l’Union wallonne des entreprises (UWE), on nuance. “Les multinationales sont nécessaires au développement économique, mais évidemment, il y a un revers : si elles s’installent et investissent chez nous, elles sont, également libres de partir. Le fait d’avoir un actionnariat à la recherche de hauts rendements – comme des Fonds de pension – est par nature, un signe de volatilité dont il faudrait se méfier. Mais a-t-on les moyens de faire la fine bouche? Qui pourra réinvestir dans la reconversion des 100 hectares du site de Gosselies? Une multinationale!” Le directeur de l’UWE s’étend sur l’un des problèmes qui touche plus la Wallonie que les autres Régions. “La chance de la Flandre, c’est qu’elle n’a presque pas eu d’industries lourdes sur son territoire. Et celles qu’elle a connues ont fermé. Et ont été rasées laissant place à un site vierge, propre, prêt à accueillir d’autres activités. Prenez le Limbourg par exemple: un site numérique a pris la place des anciennes mines. En Wallonie, il y a des milliers de chancres industriels. Et pour cause: des milliers d’entreprises ont fermé, et on les a laissées telles quelles, à l’abandon.”
L’expert wallon pointe également un autre héritage du passé. “Nous avons été, un temps, la ‘Californie d’Europe’. Le continent entier venait trouver du travail chez nous. On travaillait pour une entreprise, pour un patron. Et durant des générations. Cela a, à la longue, créé une mentalité de ‘salarié’. On n’est pas responsable de ce qui se passe dans l’entreprise, de ses résultats. Cette mentalité, il faut continuer à s’en séparer. Et c’est possible: regardez ce qui se passe dans le Brabant wallon! C’est une vraie réussite économique avec des milliers d’emplois dans la pharmacie et dans les hautes technologies!” Et l’UWE de rappeler que la santé économique d’un pays, c’est aussi le dynamisme de ses habitants. Et non uniquement les aides d’État, même si celles-ci sont souvent nécessaires.

La suite du dossier dans le Moustique du 14 septembre 2016

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