Toots Thielemans, harmoniciste pour toujours

Enfant des cafés de Bruxelles, il a inventé son propre style et conquit la scène jazz internationale. Sa disparition fait définitivement entrer cet homme simple et chaleureux au patrimoine de la Belgique.

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C’est un homme qu’on n’osait pas appeler autrement que “Monsieur” et qu’on voyait régulièrement dans le haut des Marolles à Bruxelles. Il n’y habitait plus depuis longtemps, mais il y revenait régulièrement, notamment pour s’asseoir à la table d’un des meilleurs restaurants thaïlandais de la capitale où il avait ses habitudes. Sa stature ne l’empêchait pas de venir vers vous pour vous serrer la main. On peut le dire sans rougir, on a reçu des mots gentils venus de lui… Entre les mille saveurs de la cuisine thaïe et le parfum des caricoles du quartier de son enfance, Toots Thielemans ne faisait pas la différence. Monsieur Toots était un citoyen du monde, lui qui s’est taillé un nom et une réputation aux États-Unis, transportant avec lui notre fierté d’être belge. Si Dirk Frimout est allé dans l’espace, Toots Thielemans est allé partout ailleurs.  Ambassadeur d’un esprit – le nôtre – qui l’a mené, du bas de l’échelle, jusqu’au titre de noblesse – le roi Albert l’a fait baron en 2001. Jusqu’au symbole aussi, son interprétation, larmes aux yeux, de La Brabançonne à l’harmonica en l’honneur des Diables Rouges en 1986 reste un moment gravé dans la mémoire collective. Après cette mémorable prestation improvisée sur le plateau de la RTBF, Toots Thielemans pouvait se rendre n’importe où en Belgique, la foule s’ouvrait en deux devant lui…

Toots Thielemans était aussi et surtout l’incarnation d’une scène jazz belge qui a toujours privilégié la simplicité du cœur et l’exigence technique. Cette scène qui a fait la renommée et l’ambiance des clubs bruxellois – La rose noire, Le bluenote… – où, après la Deuxième guerre, le battement et le souffle du jazz circulent librement. “Toots a joué dans ces boîtes à Bruxelles, mais il s’est surtout fait connaître au Paul’s Jazz Club et au Biérodrome, commente Marc Danval, Wikipedia vivant de l’histoire du jazz. C’était une ambiance assez différente que celle de Paris dont il n’avait pas gardé un très bon souvenir. Il faut dire que le public français, qui a quand même sifflé John Coltrane, ne comprend pas très vite. Toots n’a pas eu beaucoup de succès auprès du public parisien, même si beaucoup de gens dans l’élite musicale – comme Claude Nougaro ou Martial Solal – ont voulu travailler avec lui.” 

Né le 29 avril 1922, Jean-Baptise Thielemans – devenu Toots car Jean-Baptiste ce n’était pas très swing! – n’a pas construit son image de ket bruxellois. Pas de storytelling autour de cet homme qui, jusqu’à la fin, sera loué pour sa simplicité et sa générosité. Pur produit des bistrots de chez nous, il a tout de suite été plongé dans l’ambiance grâce à ses parents qui tenaient un café à la rue Haute, artère mythique du cœur des Marolles, ce coin aux pavés rebondis où l’accent bruxellois est la bande-son de la vie et se mélange aux odeurs de soupe à l’oignon et au son de l’accordéon posté au bout de la rue. À 16 ans, le jeune garçon se passionne pour les films jazzy légers de Ray Ventura et la musique manouche de Django Reinhardt, deux influences majeures dans son initiation à la musique qui guidera son destin jusqu’à croiser le chemin des plus grandes vedettes – de Charlie Parker à Quincy Jones – devenus depuis des icônes.  

“Avant même de s’installer et de réussir aux États-Unis en 1952, il avait déjà joué avec Benny Goodman, raconte Marc Danval. Benny Goodman lui a fait confiance et l’avait emmené en tournée européenne. Après, en Amérique, il a intégré un des ensembles de jazz les plus populaires, le George Shearing Quintet avec qui il a joué pendant cinq ans et qui l’a lancé. À partir de là, il se fait une carrure et cette carrure est  planétaire. Il était connu aux États-Unis, mais aussi au Japon et en Australie. Il avait un style qu’il a inventé, il est vraiment sorti de lui-même sans subir aucune influence. Il a divinisé un instrument somme toute assez banal – l’harmonica dont il jouait en ayant assimilé, de façon assez troublante, le feeling des jazzmen noirs américains. Un jour, pour plaisanter, Quincy Jones lui a dit que sa mère avait dû tromper son père avec un noir américain…”  

L’aura de Monsieur Toots s’est bâtie sur sa légitimité artistique, ce style qui s’approprie sa propre idée du cool, et sera couronné – chic du chic – par un standard d’envergure internationale. En 1962, il compose Bluessette qu’il interprète à la guitare en sifflant, le titre – easy listening – devient un tube et sera repris partout dans le monde. “De Bluesette, il disait que c’était sa sécurité sociale”, poursuit Marc Danval. En 2014, à 89 ans, fatigué par les exigences physiques de la scène, il met fin à sa carrière et c’est déjà une émotion pour le pays qui salue sa carrière. Aujourd’hui, c’est un personnage important de notre patrimoine qui nous quitte.  Un Monsieur.

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