Nem de Rocinha : le parrain de Rio

Quelque part entre La Cité de Dieu, Breaking Bad et Robin des Bois,  le parcours du plus grand caïd du Brésil a pris fin avec l’organisation des Jeux. Le journaliste Misha Glenny revient sur cette histoire à peine croyable. 

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Le Brésil le connaît surtout par son surnom, Nem, ou dans sa version longue O Nem da Rocinha. Jusqu’à son arrestation, en novembre 2011, c’était l’homme le plus recherché de tout Rio de Janeiro, voire du Brésil. Mais avant de devenir le dernier caïd de Rio, Antonio Francisco Bonfim Lopes est un homme comme il y en a des millions. Un travailleur opiniâtre, un jeune père aimant. Quand on diagnostique à sa fille une maladie rare, il doit chercher de l’aide dans la tristement célèbre favela Rocinha à Rio de Janeiro. Antonio vit dans ces fractions du monde où les hommes sont souvent contraints de faire des choix déchirants, suspendus entre le bien et le mal. 
Pris dans une réalité corrompue, violente, gouvernée par le hasard et abandonnée par les institutions, Nem se hisse à la tête du principal cartel de drogue au Brésil. Selon la police, il fournit 60 % de la cocaïne de la “Cité de Dieu”. Mais l’enquête de Misha Glenny dépeint une autre face de ce baron du crime. Businessman avisé, Nem a compris que la paix est bien meilleure pour ses affaires. Sous son règne, le nombre d’’homicides a fondu, tandis que les braquages et les viols sont devenus quasiment inexistants. Et la favela de Rocinha est devenue l’endroit le plus branché de Rio. Passer la soirée dans un baile funk à Emoçoaões – la boîte de nuit du cru -, c’est le summum du cool, surtout pour les gosses aisés de São Conrado, Gavea, Ipanema et Copacabana. En l’absence d’une police efficace et d’un État digne de ce nom, Nem de Rocinha assume les fonctions de juge, de maire, de mécène, de parrain. Il fait aussi office d’État providence en partageant une partie des profits de la drogue: distribution de paniers repas pour les plus nécessiteux, argent pour l’éducation et les activités sportives des plus jeunes… Jusqu’à sa chute et la nouvelle politique sécuritaire de Rio, dite de “pacification”.
Rio compte presque un millier de favelas. Qu’est-ce que celle de Rocinha a de particulier?
MISHA GLENNY – Le bidonville de    Rocinha est situé au beau milieu des trois quartiers les plus riches de Rio. Lors de ma première visite, c’était déjà une destination touristique prisée. Des minibus remontaient Estrada da Gavea, la rue principale, et s’arrêtaient pour que les visiteurs puissent admirer les boîtes exiguës et colorées dans lesquelles vit la  majorité des 100.000 habitants de la favela. Comme dans toutes les    favelas, les gens se tuent pour des salaires de misère et dorment entassés à plusieurs dans une pièce. Mais la nuit, et surtout le samedi, Rocinha est bondé de jeunes, de musiciens, de DJ et de people. L’ancien président Lula da Silva et Dilma Rousseff y sont passés. Le rappeur américain Ja Rule y a même donné un concert… C’est un des endroits les plus branchés de Rio, avec un accès libre aux narcotiques et un taux de criminalité plus bas qu’à New York.
Vous dites que la favela fait vivre la ville, mais comment organise-t-elle son trafic?
M.G. – À Rocinha, le trafic de drogue emploie entre 200 et 300 personnes. Ce trafic est très hiérarchisé. En bas de l’échelle, on trouve les guetteurs ou olheiros, qui ont la particularité de passer inaperçus. Ils sont postés à des points-clés, dans les zones les plus sensibles. Ils surveillent toute activité douteuse,       repèrent les suspects, signalent les incursions policières… et transmettent le message par un système de cris, de sifflements, qui va filer le long des ruelles jusqu’au gérant du district. Traditionnellement, les olheiros sont des garçons en âge scolaire. Plus ils sont jeunes, moins on les repère. Mais Nem a totalement interdit l’embauche de mineurs dans son business. Pour le traitement de la drogue, le cartel emploie des jeunes hommes et femmes en freelance dans les casas de endolaçao, les “maisons du dollar”. C’est là qu’on conditionne les stupéfiants dans de petits sachets d’une valeur de un dollar chacun. Ces sachets sont ensuite livrés par les vapores, qui s’assurent que chaque point de vente de la favela est bien approvisionné. 

La suite dans le Moustique du 17 août 2016

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