Brillant et culotté

Palme du cœur du dernier festival de Cannes, Toni Erdmann débarque sur nos écrans. Un vrai trip à découvrir absolument.

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Cela faisait longtemps que le cinéma allemand n’avait pas fait parler de lui. Certes il y avait eu La vie des autres et le Labyrinthe des souvenirs, mais depuis Fassbinder on n’avait pas eu de véritable choc cinématographique venu d’outre-Rhin. Issue de l’école de Berlin, la cinéaste Maren Ade (grand prix à la Berlinale 2009 pour le mélo Everyone Else) s’est volontairement écartée de la     capitale pour mieux parler de son pays, à travers l’histoire d’Inès (exceptionnelle Sandra Hüller), femme d’affaires allemande envoyée à Bucarest pour licencier des salariés roumains. Mais Toni Erdmann, c’est surtout l’histoire d’un père qui a perdu sa fille dans la grande jungle du capitalisme moderne, et qui va tenter de la retrouver coûte que coûte. Quitte à s’inventer un personnage: Toni Erdmann, coach autoproclamé en relations humaines, grande marionnette à poils, père en souffrance armé d’un dentier gaguesque, de coussin péteur ou de râpe à fromage pour faire rire sa fille. Et surtout lui faire comprendre ce qu’elle a perdu en route et “qui est digne d’être  vécu”. Soit l’unicité et la force universelle du lien  filial. Depuis le succès cannois, Toni Erdmann a été vendu dans soixante pays. Et pour cause.

“L’Europe change. C’était très important pour moi de marquer ce contexte, note la réalisatrice berlinoise. Nous sommes dans un monde radicalisé, où la question des valeurs a beaucoup changé. Père et fille vivent pour moi un conflit quasi politique que je voulais montrer à travers des personnages de cinéma auxquels on croit vraiment.” Avec un sens rare du cadre et de la narration (sur 2h42 quand même), Maren Ade fait lentement basculer ses personnages l’un vers l’autre à travers de longues scènes ultra-naturalistes qui n’évitent ni les ruptures ni les disputes. Même en silence.

Maren Ade réinvente un hyperréalisme classieux qui ne lâche rien, traque les pulsions cachées d’Inès derrière le masque de la business women maso, sexuellement dominatrice mais humainement cuite par la valeur travail. Et qui s’acquitte sans vergogne des tâches dont elle ne voit plus le sens derrière l’efficacité requise (promener la femme trophée de l’investisseur convoité, obliger sa stagiaire à porter ses chemises souillées pour ne pas perdre la face en réunion, s’arracher un ongle pour rester en talons hauts, baiser “propre” pour garder le contrôle). Face à elle, on salue un Peter Simonischek énorme venu du théâtre, sorte de Jim Carrey teuton un brin avachi, monumental de charisme et de tendresse rentrée. Bref, Toni Erdmann nous a fait chavirer. Jusqu’à cette        fameuse scène finale à poil(s) digne des meilleurs trips naturistes allemands mais dont il faut préserver la surprise, tant elle redonne le goût, et l’envie, de redire enfin “papa”.

TONI ERDMANN, réalisé par Maren Ade.  Avec Sandra Hüller et Peter Simonischek –

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