Le sport, une drogue à la mode

Personne ne conteste les bienfaits du sport. Mais certains risques liés à sa pratique commencent à inquiéter les autorités médicales. Ils toucheraient surtout des sportifs amateurs, dont le corps surmené subirait des effets secondaires similaires à ceux des junkies. 

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Bruxelles dort encore,  dimanche, quand Damien, 26 ans, arrive baskets aux pieds et maillot de course sur le dos dans une salle de fitness du quartier européen. Sa journée a commencé vingt minutes plus tôt, à 7 h, quand il a quitté son domicile. “Je suis venu en courant. Je fais ça chaque matin, histoire de m’échauffer. Une fois ici, je fais un peu de musculation, je cours sur le tapis et je fais aussi du vélo. Ensuite, je repars chez moi en courant, pour détendre mes muscles.” Au total, Damien comptabilise “deux ou trois heures” de sport par jour. Chaque jour. Et pas question de déroger à la règle. 

“La semaine, quand je travaille, je viens à la salle plus tôt, parfois vers 6h30, pour faire une heure d’exercice et, selon mon emploi du temps privé, je  reviens sur le temps de midi ou après le boulot.” Un rythme qu’on qualifierait d’exemplaire. Le sport, après tout, est bon pour la santé. L’activité physique permet non seulement de se sentir bien dans ses baskets et de dormir profondément, mais prémunit aussi contre un tas de maladies (diabète, obésité, alzheimer, infarctus, certains cancers, etc.). Sans parler de son effet positif sur la libido. De plus, avec l’apparition à pratiquement tous les coins de rue de salles de sport low cost à la Basic-Fit, la pratique du sport n’est plus une contrainte financière, s’adapte désormais à tous les agendas et ne dépend plus du climat. “Je me suis inscrit chez Basic-Fit pour ces raisons-là. Ça me permet de me tenir en forme où que je sois et n’importe quand sans faire des kilomètres pour trouver une salle, continue Damien. En plus, de nombreuses salles sont ouvertes toute la nuit et sont toujours occupées. Comme ça, je suis entouré de gens qui me comprennent. On partage une passion.” 

Sauf qu’à force de revoir ses objectifs à la hausse, cette passion peut toutefois s’avérer plus contraignante que prévu. D’abord sur le plan physique. Si l’exercice à un rythme raisonnable renforce le système immunitaire, en abuser fragilise la santé et peut provoquer des déchirures musculaires, des tendinites, des fractures osseuses et des infarctus. Mais aussi une augmentation de la pression artérielle et… du taux de  cholestérol. Il est prouvé que la barrière immunitaire des sportifs excessifs est ainsi moins efficace. 
Du coup, les risques de maladies respiratoires et de cancers sont aussi plus importants. De même, si leur libido atteint des sommets, leur fertilité en prend un coup. Tout comme leur espérance de vie, souvent un peu plus courte que la moyenne. Mais les vrais        dégâts s’annoncent toutefois psychologiques. Certes, un entraînement quotidien n’altère pas les comportements comme le font la plupart des stupéfiants – pas de souci pour reprendre le volant après votre jogging. Les effets secondaires  induits par l’état de manque, eux, sont par contre exactement les mêmes: nervosité, anxiété, troubles du sommeil…
Des phénomènes qui sont d’autant moins marginaux depuis que l’addiction au sport est reconnue par l’Organisation mondiale de la santé comme une véritable maladie: la    bigorexie. Elle est pourtant encore trop peu prise au sérieux… “La      société incite les gens à faire de l’exercice, alors même si on connaît les souffrances désastreuses que la maladie induit, elle reste bien vue et même encouragée, observe le sociologue du sport de l’UCL Marc Francaux. C’est comme les campagnes pour la sécurité routière. On avertit les automobilistes des dangers de la vitesse, mais jamais une affiche n’expose ceux de l’extrême lenteur au volant. Ici, on incite les gens à en faire, mais on ne les avertit pas suffisamment des dangers.” 
“L’exercice suscite un sentiment de bien-être intense, explique le rédacteur en chef de la revue Sport et Vie Gilles Goetghebuer. Après un entraînement, le corps est décontracté et on se sent bien dans ses jambes. Cela s’accompagne aussi de la sensation de planer. L’activité physique produit en fait une “morphine biologique” contenant des cannabinoïdes comparables aux substances présentes dans le cannabis, par exemple.” Et qui engendre une accoutumance perverse. “En cela, le sport est une drogue comme les autres. La réaction biologique est la même, selon le docteur en médecine sportive de l’ULB Michel Ouchinsky. Lorsqu’on réalise un travail musculaire, notre système hormonal se met en route afin de réguler la    douleur induite et permettre aux sportifs d’être à la hauteur. Après une certaine quantité d’effort, on  arrive à un stade d’euphorie, de bien-être suprême, comme le font toutes les substances qui font plaisir au corps. Quand on s’habitue à cet état, on éprouve un besoin de retrouver ces sensations d’apaisement et de décompression.” 
Comme dans le cas des drogues, les effets d’apaisement diminuent à force de “consommer”. Du coup, les accros ont besoin de forcer leurs muscles pour retrouver cette sensation de bien-être. S’il suffit parfois d’une demi-heure de sport quotidienne pour ne plus pouvoir s’en passer, le rythme des bigorexiques a tendance à grimper à la vitesse grand V. Il n’est dès lors pas surprenant de les voir à l’œuvre des      heures durant. “La seule différence avec les drogues extérieures, c’est que l’activité physique ne détruit pas le cerveau, précise le médecin. Mais contrairement au discours populaire, le sport n’est pas non plus une addiction positive. Qui plus est, la maladie peut toucher tout le monde, mais est paradoxalement extrêmement difficile à diagnostiquer.” Faire beaucoup de sport en effet ne revient pas systématiquement à être accro. Le tout est de ne pas franchir la limite, poreuse et propre à chacun. Pas de panique, donc, si vous envisagez de vous entraîner dur dans l’espoir de courir le marathon de Bruxelles en octobre        prochain. Ni si vous rêvez de participer un jour aux Jeux olympiques. D’ailleurs, les sportifs de haut niveau ne sont souvent pas concernés. “Tout dépend de l’entraînement. S’il est réfléchi, qu’il y a un but derrière et qu’il ne s’agit pas de performer pour performer, sans    véritable objectif, généralement on ne tombe pas dans les mauvais travers”, ajoute le sociologue. 

Il reste néanmoins difficile de certifier avec exactitude l’ampleur du phénomène. Aucun chiffre officiel n’existe. Une bonne partie des addicts ne sont même pas inscrits dans un club de sport. Les spécialistes estiment cependant que 10 à 15 % des sportifs seraient touchés par la bigorexie. Le plus souvent dans des activités individuelles comme le culturisme, le cyclisme et la course à pied. “Dans les sports collectifs, on retrouve deux cas de figure. D’un côté des professionnels avec des objectifs clairs. De l’autre des amateurs qui se rendent plus à leurs entraînements pour sociabiliser et partager leur passion avec leurs amis. Souvent, ils échangent même une bière à la fin. Dans ce cas de figure, les risques d’addiction se font rares. Malheureusement, la société les pousse de plus en plus à délaisser une occupation bon enfant pour un modèle méritocratique et de la performance”, observe le docteur en médecine sportive. 

La suite de notre dossier dans le Moustique du 10 août 2016 et sur notre kiosque en ligne

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