Ca s’est tourné près de chez vous

De l’Ardenne aux Marolles, la Belgique n’a jamais autant attiré les tournages de cinéma ou de séries télé. Enquête sur un phénomène culturel autant que financier.

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Jacquouille la Fripouille traîne ses guêtres place Saint-Aubain à Namur dans Les visiteurs 3. Dany Boon tourne son prochain film à Bruxelles. L’Ardenne est devenue le décor favori de nos séries télé. La Belgique, et notamment la Wallonie, ne quitte plus les écrans et ça ne risque pas de s’arrêter. Le premier août, a débuté entre Verviers et Charleroi le tournage de Tueurs, la stratégie de la tension, film inspiré de l’affaire des tueurs du Brabant coréalisé par l’ancien braqueur François Troukens. Nabil Ben Yadir vient d’achever le tournage de Dode Hoek, un polar politique sur fond d’extrême droite, entre Anvers et Charleroi, “deux villes aux antipodes mais aussi cinématographiques l’une que l’autre” selon le cinéaste des Barons qui n’a pas hésité à planter sa caméra dans les ruelles carolos qu’on voit rarement au cinéma. Olivier Gourmet et Jean-Pierre Bacri étaient de passage cet hiver à Mons pour le tournage des Affaires reprennent – on a pu voir à l’occasion un ancien commerce de Jemappes transformé en entreprise de pompes funèbres, le film      racontant l’histoire d’un corbillard perdu… 

À côté des films “maison”, pas moins de cinq grosses coproductions internationales s’enchaîneront l’année prochaine, dont la comédie Bras ouverts avec Christian Clavier, variation autour de la comédie “intégrative” Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu?  focalisée, cette fois, sur les Roms. Le point commun de ces productions? Elles viennent toutes d’être soutenues par Wallimage, le fonds régional d’investissement dédié au cinéma qui fête cette année ses quinze ans. L’incontournable instrument   financier (ajouté à celui du fameux tax shelter créé en 2008) qui permet cette floraison de tournages en Wallonie. 

Directeur de Wallimage basé à Mons depuis sa création en 2001, Philippe Reynaert (alias l’homme aux lunettes blanches à la télévision) décrypte dans son ouvrage Par ailleurs, le      cinéma est une industrie (qui vient de paraître aux éditions du CEP) les signes avant-coureurs du succès désormais structurel de l’audiovisuel belge, que certains appellent même le miracle wallon. Certes, il y avait eu le fabuleux Maître de musique de Gérard  Corbiau, tourné au château de La Hulpe (1989). Mais c’est bien le succès de Rosetta (première palme d’or des frères Dardenne au festival de Cannes 1999) cumulé au cultissime succès namurois de C’est arrivé près de chez vous qui a fait l’effet d’un déclic: “Au tournant du siècle il était devenu clair que la Wallonie possédait d’incroyables talents cinématographiques. C’était comme si un pétrole créatif jaillissait de notre sol. Mais ce pétrole, on le regardait s’écouler vers Bruxelles ou vers Paris. Ma mission a été de créer des raffineries en Wallonie”, note Reynaert. 

Le résultat est là. En quinze ans, la Belgique est devenue terre de tournages et de coproductions, prisée des États-Unis aux Pays-Bas. Côté chiffres, 282 films ont été soutenus à hauteur de 60 millions d’euros en 15 ans (pour une moyenne de 215.000 euros par projet), dont 217 longs métrages à 51 % d’initiative belge – selon les chiffres du dossier spécial Wallimage paru dans le magazine professionnel Écran total en mai dernier. Le cinéma belge est entré dans une vraie industrie, fort de 73 maisons de production soutenues par Wallimage (comme Versus à Bruxelles, Frakas ou Tarantula à Liège). 44 sociétés wallonnes sont soutenues par Wallimage Entreprises et certaines se sont même regroupées (comme le Pôle image de Liège ou le studio DreamWall à Marcinelle). 
La mission de Wallimage reste bien sûr d’attirer des projets qui font vivre les talents wallons selon un mécanisme simple: Wallimage coproduit des films à condition que chaque euro investi par le fonds génère au moins un euro de réinvestissement par la production auprès des      talents ou d’industries régionales. Pour déposer un dossier à Wallimage, le producteur doit attester qu’il dépensera au minimum 300.000 euros dans le secteur audiovisuel wallon (en tournage ou en postproduction).  Actuellement le fonds génère près de 400 % de retombées économiques (d’où le miracle wallon, qui doit aussi sa réussite au tax shelter, ce dispositif qui permet aux entreprises qui investissent une partie de leurs bénéfices imposables dans l’audiovisuel de bénéficier d’un avantage fiscal pouvant aller jusqu’à 150 % du montant investi).  Depuis 2004, 800 millions d’euros ont ainsi été injectés dans le cinéma belge. Et sur les écrans ça donne quoi?

La suite dans le Moustique du 3 août 2016 et sur le kiosque numérique de Moustique

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