Le bureau des légendes, une fiction bien renseignée

Grâce à cette série qui met en scène les équipes du renseignement français et des agents sous couverture, la DGSE n’a jamais été aussi télégénique. Un portrait réaliste?

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Boosté par une deuxième saison encore plus percutante que la première (actuellement diffusée sur Be TV), Le bureau des  légendes assied sa place dans le paysage des séries   actuelles. Et si, à l’instar de la franchise Experts qui popularisa la police scientifique ou de Six Feet Under, qui rendit les croque-morts sympathiques, cette série signée Éric Rochant éclairait le public sur ces services qui se racontent si peu? Que vaut le portrait de ces “clandestins” infiltrés dans des zones sous surveillance, loin des clichés à la James Bond s’extirpant d’immeubles en flammes? Quelles réalités derrière la fiction?

Directeur du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R), Éric Denécé a travaillé pour le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDN) et rédigé des dizaines d’ouvrages liés à l’espionnage et aux services secrets. Un connaisseur… “C’est la série française la plus plausible,   assure-t-il, elle essaie de coller au plus près de la réalité et y parvient par bien des aspects.” Ce qui n’exclut évidemment pas les fausses notes. “Quand on est un ancien du métier comme moi et qu’on regarde un James Bond, on sait qu’il n’y a rien de réaliste, donc on se laisse prendre par le côté romanesque. Mais quand il y a une volonté de réalisme, ce sont les aspects qui ne correspondent pas à la réalité qui choquent.”
Guillaume ”Malotru ” Debailly  (Mathieu Kassovitz) qui passe six ans à Damas? Un peu long. “C’est arrivé, mais ce n’est pas fréquent. Les missions peuvent durer six mois, un an, rarement au-delà.” Marina Loiseau (Sara Giraudeau) qui         apprend le farsi sur son MP3 en quelques séances de sport? “Il y a des gens surdoués partout, mais on ne peut pas arriver à ça. En deux-trois mois, ils apprennent les rudiments des langues, pas plus. Il est plus plausible qu’ils soient recrutés pour leurs connaissances linguistiques ou formés durant deux ou trois ans”, explique Éric  Denécé. Il évoque aussi deux détails qui l’ont particulièrement interpellé dans la première saison, en 2015. “Je me souviens surtout du personnage qui rentre de mission (Malotru – NDLR). Il garde ses passeports et on le loge dans un bel appartement parisien. On ne fait pas des choses comme ça! Mais c’est normal. Pour donner corps à la série, il faut que l’histoire soit vivante, il ne faut pas chercher à y retrouver de la réalité à tous les étages.”

Un vrai souci du détail

D’où vient le bon terreau de réalisme sur lequel s’épanouit le romanesque? Inconditionnel de John       le Carré – l’espion anglais devenu auteur de best-sellers -, Éric            Rochant est passionné par le renseignement. Le créateur du Bureau des légendes n’en est d’ailleurs pas à sa première incursion dans cet univers nimbé de mystère. En 1994, il a réalisé Les patriotes, film relatant l’histoire d’un Français engagé dans les services secrets israéliens. Et neuf ans plus tard, son      remarqué Möbius s’est attaqué au FSB, le service fédéral de sécurité russe. À chaque sortie, on a mis en avant la recherche documentaire et la volonté de réalisme.
Tout est prétexte au développement de la base d’informations. Le showrunner confiait même à la presse se servir des avant-premières de sa série, présentée à la      DGSE (Direction générale de la      sécurité extérieure), comme d’un “laboratoire” permettant de “piller” un maximum de détails, sur la tenue, l’attitude… L’observation et la rencontre d’ex-agents revendiqués, parmi lesquels quelques mythomanes, seraient ses meilleures armes au moment d’écrire le scénario.
La CIA dispose d’un bureau spécialisé dans le divertissement qui se consacre à la collaboration avec Hollywood et propose relecture, conseil, autorisations de tournage dans les locaux, aide logistique,   voire suggestions. Rien de tel en France où la DGSE a attendu 2010 pour se doter d’un chargé de communication – qui n’a pas donné suite à nos demandes d’interview. Le  service de renseignement a quand même validé l’utilisation de son     logo dans la série. Il a aussi permis à la production de faire une visite de ses locaux, boulevard Mortier, dans le 20e arrondissement de Paris, et d’en faire des croquis (pas de photos!), afin de créer les décors. Le réalisme desdits décors blufferait depuis les habitués des lieux qui s’aventurent sur les plateaux de la Cité du cinéma à Saint-Denis.
“Ce sont des bureaux d’entreprise assez classiques, en somme” note Éric Denécé. Il se dit plus impressionné par le casting: “Les rôles sont bien choisis, car dans la réalité, ce sont des Monsieur Tout-le-monde. On est très loin de James Bond. Les profils psychologiques me semblent assez réalistes également”. Par ailleurs, la présence de nombreux opérateurs à Paris, pour coordonner les actions, reflète d’après lui la réalité: “C’est un métier dans lequel le rapport est à peu près de 90/10. Pour 10 % des effectifs sur le terrain, vous en avez 90 % en back office”. Et peut-on croire au fil conducteur de l’intrigue, la liaison dangereuse et secrète entre Malotru et Nadia El Mansour, rencontrée sous couverture? L’expert modère: “Dissimuler ses amours à l’interne, ça se fait de temps en temps, il ne faut pas rêver. On ne raconte pas tout à son chef de service. Tout peut arriver dans ce métier, mais c’est très rare, ça relève quasiment de la trahison”.
Une trahison qui ne cesse de gonfler au fil des épisodes de cette deuxième saison imprégnée d’actualité et marquée par le terrorisme. C’est par exemple en se basant sur le cas de “Djihad John”, bourreau de l’État islamique né en Angleterre, qu’Éric Rochant a construit son intrigue. Le créateur affirme régulièrement ne pas courir après l’actualité. Mais au-delà du talent des comédiens – impeccables – et de la mise en scène, d’une précision métronomique, c’est aussi parce qu’il sait choisir les bonnes informations et les bons contacts qu’on se laisse à ce point happer par ses histoires.

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