“L’Europe des marchés a fait son temps”

Après l’accident du Brexit, l’Europe compte ses fractures. Elle guérira d’autant mieux si elle soigne enfin les liens qui unissent ses peuples. Et pas seulement ses relations commerciales.

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Il ne fallait pas attendre les résultats du référendum britannique sur le Brexit pour intenter le procès de l’Europe: illisible, lointaine et pour tout dire incompréhensible. Même, parfois, pour ses propres États membres. En Angleterre, un verdict est tombé, sans équivoque: celui d’une fracture entre les élites politiques et les peuples. Les citoyens veulent une Europe différente. Et n’ont pas de quoi être rassurés par les promesses de changements. Car la légitimité même de ceux qui les énoncent pose problème. Donald Tusk administre un Conseil dont les réunions se tiennent à huis clos. Jean-Claude Juncker, président de la Commission, n’est pas élu au suffrage universel. Au Parlement européen, Martin Schulz règne sur un hémicycle souvent taxé d’inutile… Et pour la plupart des citoyens, le “projet européen” s’évanouit sous des airs de monstre bureaucratique bourré de contradictions. Rebâtir l’Union européenne? Certes, mais dans quelle direction? Pour Pierre Defraigne, que ce soit pour la pérennité de la monnaie européenne ou même pour sa propre survie, l’UE se doit de dépoussiérer enfin les dossiers sociaux.

Le Royaume-Uni sur le départ, faut-il rénover à 27 ou reconstruire en plus petit comité?

PIERRE DEFRAIGNE – Rénover l’Europe à 27, c’est aller un peu vite en besogne… La question du Brexit n’est pas close. Il est évident que les Britanniques ne sont pas décidés à activer l’article 50 du Traité, qui prévoit les modalités de leur sortie. C’est compréhensible, ils réalisent que quitter l’UE, c’est plus qu’une simple amputation, ça revient à séparer des frères siamois! Personnellement, d’ailleurs, je ne crois pas que l’Angleterre quittera l’Europe au bout du compte. Ce qui est certain, en revanche, c’est que les Anglais vont payer une note très élevée sur l’économie et l’emploi. Parce que le résultat du référendum sur le “Brexit”, même s’il n’aboutit pas, aura un effet dissuasif sur les investissements.

Mais en attendant que les Britanniques en prennent conscience, dans quelle direction l’Union va-t-elle avancer?

P.D. – L’Europe après le “Brexit”, c’est une Europe à deux vitesses. Avec, d’une part, des dinosaures qui lancent des déclarations de bonnes intentions mais aucun projet mobilisateur, et d’autre part un noyau de pays porteurs d’une nouvelle ambition. Sauf que le couple franco-allemand, censé incarner le moteur de l’Europe, n’est pas du tout sur la même longueur d’ondes. Angela Merkel reste dans l’attente et l’inertie. François Hollande, même s’il est un objet politique non stabilisé, se présente avec un projet beaucoup plus ambitieux: une harmonisation fiscale de la zone euro. Mais si depuis quelque temps, les six États fondateurs de l’Union se réunissent pour discuter des périls auxquels leur construction fait face, le discours du président français ne reçoit aucun écho. Une chose est sûre: l’UE conçue entre États fondateurs, cette “Europe-marché” a fait son temps! Dans les années 50, il y avait un contexte favorable à l’unification du marché, mais ce contexte a disparu. L’Europe est aujourd’hui prise en sandwich entre la technocratie et le populisme. La seule porte de sortie est politique. Il faut une monnaie commune, un budget commun, une dette mutualisée, une solidarité entre États et un impôt européen: c’est ça ou le chaos.

La suite dans le Moustique du 6 juillet 2016

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