Inceste le grand silence

En Belgique, il n’apparaît pas dans le Code pénal et ne fait l’objet d’aucune campagne de prévention. Comme si notre société tout entière se refusait à dévoiler le plus terrible de ses secrets de famille.

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Dans les années 1990, la société belge s’est trouvée confrontée, dans son ensemble, à l’un des plus grands tabous, celui de la pédophilie. L’affaire Dutroux mais aussi différents procès impliquant des prêtres, dont le curé de Quinquempoix, ont mis en lumière l’enfer silencieux vécu par les victimes. Depuis, chez nous, l’enfance victimisée n’a jamais disparu du débat public. Notamment suite aux nombreuses révélations quant aux pratiques pédophiles au sein de l’Église catholique, en Belgique comme dans le reste du monde.
Mais, loin de toute actualité, une autre institution perpétue une longue tradition d’omerta: la famille. Un silence qui se reflète jusque dans la Constitution et le Code pénal belges, où vous ne trouverez aucune référence à la notion d’inceste… Certes, l’agression sexuelle est punie par la loi. Mais le fait que l’abuseur soit issu de la famille proche n’est considéré que comme une circonstance aggravante. Quant à l’état de la recherche, aucune étude n’a jusqu’à présent analysé ce phénomène dans notre pays. Et les médias rechignent manifestement à traiter le thème. Au JT de la RTBF, il y a quelques semaines, le cas d’un petit garçon de six ans abusé sexuellement l’était de façon tout à fait explicite. Sauf que le sujet était traité sous le titre très général de la “maltraitance infantile”. Et sans que le mot “ inceste” ne soit prononcé une seule fois pendant le reportage.
Pour estimer l’ampleur du phénomène, il faut se référer aux chiffres de l’Organisation mondiale de la santé selon laquelle environ 20 % des femmes et 5 à 10 % des hommes disent avoir subi des violences sexuelles dans leur enfance, dont 70 à 80 % ont été commises par des proches. L’Association internationale des victimes de l’inceste (AIVI) offre une estimation un peu plus précise, mais pour la France: un sondage de 2015 a permis de dénombrer 4 millions de victimes d’inceste dans l’Hexagone, soit 6 % des Français. Cette proportion monte à 9 % chez les femmes. Et 27 % connaissent au moins une victime de l’inceste dans leur entourage. Le phénomène reste également dans le champ aveugle de la prévention, au contraire de thèmes plus couramment abordés tels que les violences intrafamiliales, le viol ou encore la violence à l’école.

Décidément, le mot semble imprononçable. Pourquoi? “ lI est plus facile de concevoir un prédateur comme un agresseur extérieur plutôt que comme un bon père de famille qui viole ses enfants, avance Lily Bruyère, coordinatrice de SOS Inceste. Comme si la famille était par définition protectrice et rassurante.”  Pourtant, l’interdit de l’inceste semble intégré dans la plupart des peuples et cultures, “ au fondement même d’une société car il touche au biologique, au social et à l’inconscient ”, commente Janine Deckers, psychologue clinicienne et présidente de SOS Inceste, dans un livre initié par l’association: L’Inceste, un crime contre l’enfance. “Tout acte perpétré par un parent est un triple abus: un abus sexuel, un abus de pouvoir et un abus affectif. Cela génère chez l’enfant des confusions contre lesquelles il aura à lutter toute sa vie: confusion du statut de coupable et de victime, confusion des limites psychiques et corporelles, confusion du rapport sexuel et affectif, avec notamment pour résultat des difficultés à se repérer dans la société et à créer des liens de confiance.”

En 2010, l’Association internationale des victimes de l’inceste a réalisé en France un sondage concernant la santé et la vie de victimes d’inceste, en comparant les réponses de 941 victimes à celles d’un échantillon représentatif de la population française. Résultat: les victimes souffrent d’un grand nombre de pathologies dans des proportions bien plus importantes qu’au sein du reste de la société française. Près de 98 % des répondants indiquaient ainsi souffrir de dépression (19 % dans la population générale); 94 % vivent sans cesse avec le souvenir du traumatisme, notamment à travers des cauchemars très violents; 77 % des personnes ont déjà été dans l’impossibilité d’avoir un rapport sexuel alors qu’elles le souhaitaient. Les victimes sont encore davantage sujettes aux comportements à risques, aux troubles alimentaires (anorexie, boulimie) ou à des addictions (tabac, drogues, alcool). “C’est en état de survie que la personne victime d’inceste aborde sa vie d’adulte, appuie Lily Bruyère. L’amnésie post-traumatique, le refoulement, la minimisation et le déni concernant les abus sexuels sont des processus de défense fréquents. Mais le traumatisme resurgit souvent sous d’autres formes. ” Aux problèmes d’hypertension, troubles du sommeil et autres maladies digestives dues au stress s’ajoutent chez certains des lésions génitales et du système urinaire parfois irréversibles. “Un véritable problème de santé publique…”
Mais l’inceste peut revêtir une autre dimension “collective”, puisque l’abus ressort d’une sociologie de groupe particulière. Comme dans les sectes, les victimes sont enfermées dans un fonctionnement de groupe malsain. Les rapports humains reposent en effet en partie sur l’emprise. Celle d’une maman sur son enfant, celle d’un coach sportif sur son équipe, celle d’un chef d’entreprise sur ses employés. Or, elle peut devenir pathologique lorsqu’elle s’exerce dans le but d’abuser de sa position dominante. Il arrive ainsi qu’au sein d’un couple ou d’une amitié, une personne s’arroge spontanément le statut de leader et use d’agressivité pour imposer sa position. “Cette confusion des rôles est potentiellement très destructrice, explique le psychologue Jean-Claude Maes, spécialiste des phénomènes sectaires. On l’observe souvent dans les sectes mais aussi dans les familles où l’inceste est présent. Les victimes se laissent enfermer dans un fonctionnement. C’est ce que j’ai pu observer lors de consultations .” En amont de l’inceste proprement dit, on observe ainsi un “climat incestuel ”. “Un père peut considérer sa fille comme son épouse et rétrograder sa femme au rôle d’enfant.”
Par ailleurs, la relation d’emprise pathologique s’apparente à une addiction. “On sait que ça nous fait du tort mais on ne parvient pas à s’en défaire.” Il est vrai qu’il est plus difficile de couper les ponts avec un parent qu’avec un abuseur extérieur à la famille. Et lorsqu’un inceste est constaté, c’est paradoxalement souvent la victime qui est écartée de la famille, par celle-ci ou par la justice. “Si la mère ne quitte pas son mari, l’enfant peut être placé pour être protégé de ses parents. Il se retrouve souvent dans un conflit de loyauté parce qu’il les aime malgré tout. Ce serait au parent abuseur d’être écarté de la famille et non l’inverse.” 

La suite du dossier dans le Moustique du 22 juin 2016
 

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