Pourquoi Bruno Dumont (Ma Loute) ne laisse pas indifférent

Même s’il avoue ne pas revisiter facilement ses films, il décrit pour nous son cinéma image par image. Révélé il y a vingt ans avec La vie de Jésus, le cinéaste livre Ma Loute, objet délirant et hors du commun.

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Grand film barré, prodigieusement mal aimable et infiniment gracieux, Ma Loute est un ovni ahurissant droit sorti de la Côte d’Opale. Le huitième film de Bruno Dumont a de quoi surprendre. Imaginer la rencontre fracassante entre une famille d’aristos fin de race découvrant le tourisme balnéaire en 1910 et une troupe de cueilleurs de moules qui font passer le gué aux touristes et s’arrangent pour en saigner quelques-uns au passage. Voilà qui sort de l’ordinaire dans un cinéma français parfois dévoré par le contemporain et usé par le psychologique.

Dans ce grand bain d’autochromes Belle Epoque, Dumont convoque face à face deux races d’acteurs qu’il malaxe à l’envi. D’un côté, dans le rôle des Van Peteghem, Fabrice Luchini en aristo bossu sortant le char à voile à l’apéro, Juliette Binoche en grande baronne déglinguée et Valeria Bruni Tedeschi en épouse tragique qui a vu la Vierge. De l’autre, des non-acteurs en gueux de la mer, gueules monumentales comme Dumont a l’habitude d’en trouver chez lui, dans le Pas-de-Calais. Au centre, le coup de foudre éblouissant entre deux gamins, Ma Loute, gamin de la famille de pêcheurs et Billy, fils de bonne famille transgenre qui pourrait bien être une fille. Le tout sous le regard ahuri de deux policiers qui lévitent et grincent, cousins ch’tis de Laurel et Hardy. C’est pathétique, bouffon et trivialement burlesque.

Ma Loute – 2016

« Avec Ma Loute je me revigore, assure Dumont. Je filme toujours le Nord et en même temps ça n’est pas ce que je filme. Je filme l’humain. » Comme Bruegel l’Ancien et les peintres flamands qu’il affectionne, le réalisateur force le trait, accentue, caricature. Quitte à réduire Luchini ou Binoche à l’état de pantins consentants. « Je ne suis pas là pour aimer mes personnages. Avec le cinéma, on est sans cesse dans la transgression. Les acteurs n’ont qu’à dire si ça leur convient ou pas et on arrête », dit-il pour couper court aux accusations de « castration » d’un Luchini un brin déconcerté par sa méthode. Dumont avoue d’ailleurs s’intéresser plus aux paysages qu’aux acteurs: « Au cinéma, la plus belle métaphore de l’être, c’est le paysage sur lequel il se trouve. C’est ce qui me passionne le plus ».

P’tit Quinquin – 2014

Suivie par 1,5 million de spectateurs, cette série policière pour Arte amorce la révolution comique de Dumont. Le cinéaste réputé sec et austère (disciple de Dreyer, Bresson et des auteurs chrétiens!) trouve le moyen de faire rire en imaginant une enquête macabre. Celle d’un duo de policiers reconstituant le corps démembré d’une femme planqué dans une vache, sous le regard affranchi d’une bande de petits ch’tis. Une révélation pour Dumont: « Le comique est une partie de ce que je suis, mais que je n’avais pas pu montrer au cinéma. Il fallait que je me fasse tomber de ce piédestal sérieux sur lequel je m’étais mis. Faire le beau, l’intelligent, ça me gonfle. Mais ce qui m’a le plus frappé, c’est à quel point le comique a du sens, à quel point le drôle est profond. Car la matière du rire c’est quand même le drame. Ce sont les mêmes histoires que je tords, avec d’autres moyens d’expression ».

La vie de Jésus – 1997 

L’humanité – 1999

Ancien prof de philo converti au cinéma, Dumont remporte la caméra d’or au festival de Cannes et le prix Jean Vigo pour La vie de Jésus, chronique d’un été dans la vie de Freddy, jeune chômeur du Nord interprété par David Douche, couvreur de profession à la vie marginale, disparu en décembre dernier. Si Dumont assure ne pas « penser » son travail, il concède tout de même que « le personnage de Ma Loute et Freddy de La vie de Jésus sont des cousins ».

Grand prix du Jury cannois et double prix d’interprétation très contesté à l’époque pour les acteurs non professionnels Emmanuel Schotte et Séverine Caneele, L’humanité continue de creuser son sillon naturaliste, teinté de pessimisme. Il confie « ne pas attendre de la vie la concorde » mais avoir gardé une belle relation avec Emmanuel, le policier du film.  « Il m’appelle tous les quinze jours. Il prie pour moi, c’est un saint homme. Il y a dans la vie des affinités électives. »

Flandres – 2006 

Hors Satan – 2011

Après le désertique et très sexuel Twentynine Palms (2003), seul film américain de Bruno Dumont, le cinéaste retourne sur ses terres, auxquelles il voue un attachement viscéral, pour réaliser Flandres, film brutal sur les guerres contemporaines, où s’opposent les campagnes du Nord et les paysages du Moyen-Orient. Le public cannois ressort choqué des scènes de violence (viol collectif, scènes de tuerie) d’un film pourtant étrangement libre. « Mes films se nourrissent l’un l’autre, c’est un continuum, un prolongement », explique Dumont qui, en 2011, livre Hors Satan, unanimement salué par la critique, inspiré par Bernanos! L’histoire d’un vagabond (David Dewaele, impressionnant) qui fait des feux pour chasser le mal de son village. Quand on lui parle de mystique, Bruno Dumont préfère parler de mystère. « Quand je commence un film, dit-il, c’est pas pour dire quelque chose, c’est pour tenter quelque chose. Je filme pour comprendre ce que je ne comprends pas. Sinon ça ne m’intéresse pas. »

Camille Claudel – 2013

Et après?

A la recherche des cinéastes européens qui comptent, Juliette Binoche va vers Dumont et le supplie de travailler avec elle. Dumont accepte. « Quelque chose chez Camille Claudel me hantait. J’ai cherché à comprendre son amour et son désamour. J’ai tenté de saisir cette coexistence chez elle de l’amour et de la folie. » Le film surprend par son dispositif radical, tourné dans un vrai hôpital psychiatrique avec patients et infirmières en costume d’époque. Dans le scénario? Des extraits d’archives médicales et des lettres de la sculptrice à son frère, l’écrivain catholique Paul Claudel.

De Claudel à Charles Péguy, il n’y a qu’un pas que franchira Dumont cet été. Il s’apprête à tourner Jeannette, comédie musicale électro pop sur l’enfance de Jeanne d’Arc, d’après un drame médiéval de Péguy. C’est en grand lecteur d’auteurs chrétiens (« Ce sont eux qui disent le mieux à quel point le christianisme est une fiction ») que Dumont répond à notre ultime question – Quel est votre film le plus important? Réponse: « Le prochain bien sûr, car c’est celui dont je me sens le plus proche ».

Tragi-comédie

Ma Loute

Réalisé par Bruno Dumont. Avec Fabrice Luchini, Juliette Binoche, Valeria Bruni Tedeschi, Brandon Lavieville, Raph – 122’.

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