La menace des superbactéries

Bombardées d'antibiotiques, elles développent des mécanismes de résistance contre lesquels les scientifiques restent désarmés. La découverte d'un gène capable de tenir tête aux remèdes les plus puissants fait craindre une menace mondiale.

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Au XXe siècle, les maladies infectieuses faisaient encore des ravages. Jusqu’à ce que le hasard s’en mêle, avec la découverte accidentelle par Alexander Fleming, en septembre 1928, d’une curieuse moisissure parmi ses boîtes de cultures de staphylocoques. Un champignon microscopique, dénommé Penicillium notatum, mais au pouvoir immense: empêcher la prolifération des bactéries. Il faudra du temps, près d’une quinzaine d’années, pour que cette mousse cotonneuse donne naissance à un médicament, la pénicilline, à l’origine d’une nouvelle famille de médicaments, les antibiotiques. Largement utilisés sur le front pendant la Seconde Guerre mondiale, ils ont révolutionné la médecine moderne et sauvé les vies de populations jusque-là décimées par la syphilis, la tuberculose ou la pneumonie.

Depuis, plusieurs classes d’antibiotiques ont vu le jour, désormais fabriqués par synthèse ou ingénierie génétique. Certains médicaments inhibent ainsi la production d’acide folique chez les bactéries, empêchant leur reproduction. D’autres les tuent en empêchant la synthèse des protéines. D’autres encore s’attaquent à la formation de la paroi cellulaire, faisant éclater le microbe. Utilisés seuls ou en combinaison les uns avec les autres, ils viennent à bout de bien des maux. On estime qu’en un demi-siècle, les antibiotiques ont augmenté l’espérance de vie de 40 % de ceux qui y ont accès. Et pourtant, lors de son discours d’acceptation du prix Nobel, en 1945, sir Alexander Fleming mettait déjà fortement en garde: en état de stress, les bactéries contre-attaquent et s’équipent de germes de résistance que l’on n’arrive plus à combattre. Or, moins d’un siècle plus tard, les voilà désormais armées pour la conquête du monde.

L’alerte rouge a été lancée il y a déjà deux ans. Dans un rapport mondial qui porte sur la résistance aux antimicrobiens, le sous-directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour la sécurité sanitaire, le Dr Keiji Fukuda écrit: « Une ère post-antibiotiques, qui verrait des infections courantes et des blessures bénignes tuer, est loin d’être un fantasme. C’est au contraire une menace très réelle pour le XXIe siècle ». Le constat est effrayant. Dans 114 pays, des bactéries responsables de maladies comme la pneumonie, les diarrhées, les infections urinaires, les septicémies, otites et gonorrhées font de la résistance. Les échecs thérapeutiques se multiplient. Pour les antibiotiques classiques, mais également pour les médicaments dits « de dernier recours », ceux que l’on prescrit quand plus rien ne marche.

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), ce péril silencieux cause déjà 700.000 décès à travers le monde chaque année. En Belgique, les infections bactériennes tuent plus d’un millier de personnes par an, 50.000 en Europe et aux États-Unis. Si rien n’est fait pour renverser la vapeur, l’antibiorésistance pourrait causer la mort de 10 millions de personnes chaque année d’ici à 2050. Elle deviendrait plus meurtrière que le cancer, selon un rapport remis récemment au gouvernement britannique.

Des microbes d’élite

Brouillage, camouflage, blindage…, les bactéries ont trouvé des parades dignes de soldats d’élite. Pire: elles ont aussi appris à muter. Fin 2015, en Chine, des chercheurs ont découvert chez le porc et l’homme une « superbactérie », résistante à tous les antibiotiques disponibles sur le marché. Après s’être baladée en Europe, cette souche mutante de la bactérie E. coli, la dénommée « MCR-1 », sème désormais l’inquiétude sur le sol américain. Elle a été identifiée fin mai chez une femme de 49 ans qui souffrait d’une infection urinaire. Indestructible, résistante à la colistine – un ancien antibiotique ultra-puissant mais présentant des effets secondaires toxiques -, cette « superbactérie » est considérée par l’OMS comme l’une des plus grandes menaces de santé publique dans l’histoire de l’humanité. Et pour cause: elle tue une personne sur deux.

Mais cette « superbactérie » n’est pas un cas isolé. Récemment, un autre gène, le NDM-1 (New Delhi metallo-B-lactamase 1), porteur de résistances aux carbapénèmes – des antibiotiques destinés à combattre des infections très sévères, surtout d’origine hospitalière -, s’est développé. On l’a trouvé en Inde et au Pakistan et sur des voyageurs européens ou américains s’étant rendus dans ces pays. Mais aussi dans 12 pays européens, dont la Belgique, où cette superbactérie a été signalée sous la forme d’une épidémie interrégionale par le Centre européen pour la prévention et le contrôle des maladies (ECDC). Plus ces bactéries rencontrent les antibiotiques, plus elles apprennent à leur résister. « Le monde est un village. Si ces souches résistantes s’installent de façon importante dans beaucoup de pays, cela risque d’être un véritable problème », avertit Baudouin Byl, médecin hygiéniste et membre de la Commission belge de coordination de la politique antibiotique (BAPCOC).

La Belgique, pays qui consomme le plus d’antibiotiques en Europe, pourrait être particulièrement exposée.

Le phénomène s’amplifiant, ces superbactéries risquent-elles de coloniser la planète? « On est loin de revivre une tragédie comme celle de la peste, avec des millions de morts. Mais la véritable menace serait qu’une de ces bactéries résistantes à la colistine rencontre une autre bactérie qui serait, elle, résistante aux carbapénèmes », explique Thierry Leclipteux, biologiste, cofondateur de CorisBioConcept, une biotech wallonne spécialisée dans la détection rapide de bactéries et de leurs mutations. La particularité de ces organismes étant de pouvoir se transférer du matériel génétique, cette association donnerait naissance à une bactérie ravageuse. « C’est une bombe à retardement. Car une fois qu’elle est formée, elle peut conduire à des impasses thérapeutiques », explique le biologiste. Or le gène « MCR-1 » se trouve localisé chez le colibacille, la bactérie la plus courante et la plus facilement transférée entre l’environnement, l’animal, la nourriture et l’homme. « C’est la monnaie d’échange, l’euro de la résistance aux antibiotiques », explique Baudouin Byl. Un moyen de transport ultra-rapide pour ces gènes de la résistance.

La suite dans le Moustique du 8 juin 2016

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