La fiction belge est en marche

Ennemi public, La trêve… Deux beaux succès qui prouvent qu'en Belgique, malgré des moyens limités, on peut faire des merveilles. Et maintenant?  

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Tout a commencé par de l’enthousiasme. Celui de la RTBF qui annonçait en septembre, avec une fierté fébrile, l’arrivée de « ses » séries. Et celui des auteurs qui se sont éclatés à travailler dans une liberté quasi totale. Une nouvelle porte s’ouvrait ainsi dans le milieu très cloisonné de la fiction belge, un débouché inattendu pour des centaines de jeunes artistes et créateurs. Et l’enthousiasme a alors fait tache d’huile. Jusque chez nos voisins, où La trêve et Ennemi public ont convaincu. La première, qui a remporté le prix de la meilleure série francophone au Festival Séries Mania, sera diffusée sur France 2, la VRT et la TSR (télévision suisse romande). La seconde, déjà achetée par la VRT et en négociations avec l’étranger, a décroché le prix du meilleur acteur pour Angelo Bison au même festival, et gagné le coup de cœur du jury du MIPTV (Marché international des programmes de télévision) à Cannes. Respect.

L’enthousiasme s’est ensuite traduit en chiffres: 361.587 téléspectateurs en moyenne pour La trêve, 349.675 pour Ennemi public, diffusée pendant une période de beau temps, quand les téléspectateurs se font plus rares. En termes de parts de marché, cela représente 22,2 % pour l’une, 22,8 % pour l’autre, alors que la case du dimanche soir plafonne d’habitude à 17,9 %. Un très joli coup pour la RTBF qui misé sur de vrais talents, et su les mettre en valeur, au long de la production d’abord, via une promotion très efficace ensuite. On pourrait d’ailleurs gonfler encore ces chiffres avec les visions différées, sur Internet ou les services de vidéo à la demande, voire au cinéma, puisque les deux séries ont été diffusées en cinq semaines à Bruxelles (aux cinémas Aventure pour l’une, Toison d’Or pour l’autre). Sans même compter les DVD.

 

Bref, l’audience des deux premiers bébés du « Fonds FWB-RTBF pour les séries belges » (qui doit accoucher plusieurs fois par an dans les années à venir) est encore fort loin des blockbusters du genre, comme NCIS: Enquêtes spéciales ou Hawaii 5-0, qui flirtent avec les 400.000, voire les 500.000. La différence, c’est qu’on a droit – pour la première fois? – à des productions belges de qualité internationale, qui ont su échapper aux poncifs et aux concepts transparents tant ils sont usés. Des images très léchées, cinématographiques, des histoires originales, de l’audace, des personnages complexes (Ennemi public), un traitement décalé (La trêve), d’excellents comédiens (mention spéciale à Angelo Bison et Laura Sépul) et une musique lancinante qui imprègne chacun des génériques, comme dans ces séries nordiques qui ont bien sûr influencé les auteurs/réalisateurs. On applaudit donc aussi l’idée de faire appel à Balthazar et Lionel Vancauwenberghe de Girls In Hawaii, des musiciens noir-jaune-rouge qui ont marqué les deux titres autant que les Ardennes.   

Ce qui a changé

Désormais on sait que la Belgique peut produire d’autres fictions que les films des frères Dardenne, les séries courtes façon Tu l’as pas volée, ou le calamiteux Esprits de famille. Pour ceux qui travaillent aux prochaines créations du Fonds FWB/RTBF, cela représente une sacrée pression – elles ne seront forcément pas toutes du même niveau. Mais cela donne aux téléspectateurs et aux professionnels du secteur une véritable confiance. On peut le faire puisqu’on l’a fait. L’argent est un problème, bien sûr, tout le monde en est conscient (voir encadré), mais à l’écran ça ne se voit pas. Les créateurs ont su balayer l’argument et faire comme si. D’où la qualité de ces séries et leur reconnaissance générale et méritée.

Paradoxalement, cette élégance qui fait oublier le manque de moyens est dangereuse pour la suite, que le public attend avec impatience. Dans la tête des auteurs de La trêve, une saison 2 a déjà pris forme. Celle d’Ennemi public est même en cours d’écriture. Cela ne garantit malheureusement pas que l’une ou l’autre verra le jour. Il faut pour cela que les auteurs trouvent un accord avec leurs partenaires du Fonds FWB/RTBF. Pas question pour eux d’un résultat médiocre. Si les aspects artistiques ne dépendent que du travail des créateurs, c’est le budget qui déterminera notamment le casting des comédiens et de l’équipe technique. Or, ils ont déjà donné le maximum pour des clopinettes une fois. Depuis, on a vu leur valeur à l’image et la série leur a offert une exposition aussi large que rare pour des artistes belges, souvent « limités » au théâtre et aux petits boulots dans des productions françaises. Le succès engendre l’inflation des talents qui l’ont vu naître. Logique…

La RTBF, coincée entre le budget alloué par le Fonds et l’envie de surfer sur l’enthousiasme ambiant, n’a pas la tâche facile. Les téléspectateurs comptent maintenant sur d’autres séries aussi qualitatives. Cela n’inquiète pas Séverine Jacquet, responsable de l’Unité Fiction de la RTBF: « Les scénaristes ont désormais la possibilité d’exprimer un certain niveau d’écriture, on a beaucoup parlé de liberté, mais ce n’est pas que ça. Il va falloir essayer de se réinventer dans de nouveaux genres, mais il faut le niveau pour y prétendre. On est quand même assez sévères en interne. Le jeu en vaut la chandelle, puisqu’à la clef, il y a la promesse de pouvoir explorer des espaces de création jusqu’ici réservés aux grosses productions internationales ».

Un dossier signé Yannic Duchesne et Marie Frankinet à retrouver dans le Moustique du 8 juin 2016

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