JEAN-CLAUDE VAN CAUWENBERGHE : « Une retraite anticipée sous les insultes »

De ses dix ans d’inculpations, de perquisitions et de procès, le roi déchu de Charleroi sort innocenté. Du moins aux yeux de la justice…

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Il est partout. Le matin, à la radio, le midi au JT, le lendemain dans les journaux. Et c’est de bonne grâce qu’il honore les invitations des médias. Ceux qui, hier, tiraient dessus à boulets rouges lui tressent aujourd’hui des lauriers. On redécouvre la bonhomie, le regard enfantin, la sympathie de l’homme politique écouté et apprécié qu’il fut. « Van Cau », l’homme qui, dans les années 80, redressa les finances de Charleroi et construisit son aéroport. L’homme qui, dans les années 90, fut réélu bourgmestre avec 64 % des suffrages, aimé et fêté par des Carolos tel un seigneur païen. L’homme dont le nom qualifia au 21e siècle un système caractérisé par la corruption, le détournement d’argent public et le trafic d’influences. Ce fameux « système Van Cau » qui fut longtemps le symbole du mal qui rongeait la Wallonie dans son ensemble. Le socialisme des « amis » entre électoralisme et partage des emplois comme des fonds publics. Sans nuances. Et pourtant. Celui que certains appelaient le « Van Corleone » de Charleroi était innocent. Il faut l’écrire fort pour le croire un peu, tant la vérité judiciaire, parfois, ne pèse pas beaucoup.

Alors, c’est terminé les « affaires Van Cau »?

JEAN-CLAUDE VAN CAUWENBERGHE – Il y en avait 6 ou 7 selon le décompte et elles ont toutes été réglées. Soit parce qu’il y a eu abandon de poursuites faute de preuves, soit parce que le Parlement a estimé qu’il n’y avait pas lieu de poursuivre soit encore parce qu’il y a eu acquittement judiciaire. Dix ans de procédures pour rien…

Dix ans de procédures, une démission de votre fonction de ministre-président de la Région wallonne puis de vos différents mandats… Que regrettez-vous le plus d’avoir perdu ?

J.C.V.C. – Tout à la fois. Mon honneur, mon job de ministre-président et mon ambition pour la Wallonie. Parce que je pense que j’ai fait une carrière politique exceptionnelle. Encore à l’université, j’étais secrétaire du ministre de l’Intérieur, Lucien Harmegnies, puis je suis devenu député fédéral, puis bourgmestre de Charleroi, puis député, ministre et ministre-président wallon. C’est un magnifique parcours. J’en étais fier. J’ai transformé Charleroi. J’ai porté le combat wallon. J’ai lancé le plan Marshall. Je me sentais utile, inspiré, efficace. Et respecté. Et puis est survenue cette avalanche d’affaires à l’âge – le début de la soixantaine – où j’aurais pu donner plus d’ampleur à mon combat pour la Wallonie, où j’aurais pu songer à terminer en beauté en occupant la fonction de président du Parlement wallon… A la place, tout s’écroule. Votre situation, votre réputation, votre influence, l’affection que vous portent vos anciens administrés, parce que je pense que j’étais vraiment bien aimé. Du jour au lendemain, vous n’êtes plus rien, vous n’êtes pratiquement plus invité nulle part. Vous êtes seul chez vous, dans votre tanière, à lécher vos plaies.

La solitude vous a pesé?

J.C.V.C. – Je n’étais pas abandonné de tous. Ni par ma famille, ni par quelques amis proches, ni même par quelques camarades. Ce n’est pas tant la solitude vis-à-vis des autres que celle vis-à-vis de moi-même que je ressentais. Le vide devant soi. N’avoir plus aucune responsabilité lorsque, la veille, vous en aviez tant, c’est très déstabilisant. Même entouré, vous vous sentez seul. C’est un peu comme une retraite anticipée mais en plus désagréable, parce qu’en plus, vous vous faites insulter en rue.

« A la place d’Elio, j’aurais eu peut-être aussi quelques mots trop durs. »

Dans le monde politique, qui est demeuré à vos côtés?

J.C.V.C. – Pas grand monde. Les dernières années, Elio Di Rupo était là. Il a fait preuve de compassion, d’écoute. Dès qu’il a senti qu’en fait, il n’y avait rien. L’année dernière, quand le pourvoi en cassation introduit par le procureur De Valkeneer contre la décision de la cour d’appel de Liège qui m’acquittait dans l’affaire Arcade a été rejeté, j’ai senti un changement d’attitude chez beaucoup. Parce qu’un procureur qui va en cassation contre la décision d’une cour d’appel, c’était une première. Ensuite, parce que la cour d’appel de Liège n’est pas composée que « d’amis socialistes ». Enfin, parce que c’est encore moins le cas s’agissant de la Cour de cassation! Après cela, je suis devenu plus « fréquentable », il n’y avait plus que l’affaire Sodexo à régler…

On vous a proposé une transaction financière, dans cette dernière affaire?

J.C.V.C. – Oui. Et c’était tentant de l’accepter: une amende d’un millier d’euros versus ce que peut vous coûter, en frais de justice, le fait de continuer… Mais j’ai refusé. Je considérais que terminer ces dix ans par une transaction, c’était donner le signal à tous que je « rachetais » une faute. Si j’avais accepté, j’aurais été « coupable » pour l’opinion et les médias. Je me suis battu jusqu’au bout parce qu’à défaut, on m’aurait habillé, à jamais, de ce costume de repris de justice… Alors régler l’affaire Sodexo, basée sur l’hypothèse que j’aurais avantagé cette société en échange de deux repas au restaurant, contre une transaction de mille euros, non! Le fait d’être totalement blanchi me donne le droit à la parole. Une parole qu’on écoute, sans se pincer le nez…

Et en vous invitant à nouveau à déjeuner?

J.C.V.C. – (Rire.) Oui… Deux restos, franchement… Donc oui, j’ai à nouveau été invité à déjeuner.

Par Elio Di Rupo?

J.C.V.C. – Oui, entre autres. Très agréable, très fraternel et très franc dans une forme de repentance vis-à-vis de son attitude très froide de président de parti cherchant à préserver l’intérêt commun. Il m’a demandé: « Il y a 10 ans, qu’est-ce que tu aurais fait à ma place? » J’aurais peut-être, moi aussi, prononcé quelques mots un peu trop durs.

Y a-t-il une origine à cette avalanche d’affaires?

J.C.V.C. – On a dit que c’était les partis politiques. La filière PS: il fallait me déstabiliser pour laisser la place à une nouvelle génération. Je n’y crois pas. La filière MR, la juge Baeckeland, amie de la femme de Didier Reynders, etc. Je n’y crois pas non plus. La filière cdH était plus séduisante: la femme de Jean-Jacques Viseur est juge, De Valkeneer, ancien attaché de cabinet de De Haan… mais je n’y crois pas non plus. Ce que le monde politique a fait, c’est qu’il n’a pas voulu s’en mêler, il n’a pas réagi sinon pour donner des effectifs supplémentaires: Onkelinx a dépêché 70 enquêteurs. Mais rien de décisif. Non, l’origine de tout cela, c’est le populisme pénal. Ce sont des juges et des procureurs qui se sentent investis d’une mission de nettoyeur, de purificateur.

De chevalier blanc?

J.C.V.C. – De chevalier blanc. Cette attitude de redresseur de torts nous vient tout droit de l’affaire Dutroux et de ces marches blanches, du populisme de l’époque – nourri par certains médias – qui détruit le « politique » forcément suspect voire complice des pédophiles et qui sanctifie la « justice » forcément pure et sans reproche. Lorsqu’on a des magistrats qui surfent sur ce populisme, on en arrive à ce qui m’est arrivé à moi et à des dizaines d’autres à Charleroi: le pilori et puis l’acquittement.

Vous et des dizaines d’autres avez été acquittés dans les affaires à Charleroi, c’est tout de même que la justice fonctionne…

J.C.V.C. – Effectivement. Mais dix ans de procédures, des dizaines d’enquêteurs, des milliers d’heures de travail, la mobilisation du personnel pour des procès, donc des moyens humains et financiers considérables pour tant d’acquittements, ça montre quand même que le Parquet est une boîte noire des plus obscure.

Vous en voulez à quelqu’un?

J.C.V.C. – Oui, au procureur Christian De Valkeneer et à la juge d’instruction France Baeckeland. De Valkeneer a un problème avec le politique et j’en ai fait les frais. Son attitude actuelle révèle sa difficulté à envisager la plus petite autocritique. Quand il dit du fait que je suis totalement blanchi: « C’est un constat d’échec pour la justice », on peut déduire que ce sont les autres magistrats qui ont failli, pas lui! Ça dénote un problème d’ego, non? L’ego de quelqu’un qui se prend pour le shérif de la ville. Bon, maintenant, c’est fini, il me reste une forme d’amertume, mais c’est le soulagement qui prévaut.

Qu’est-ce que vous auriez pu faire de différent et qui vous aurait évité les déboires que vous et Charleroi avez connus?

J.C.V.C. – Je veux rappeler que les « affaires » – car il y en a eu, même si beaucoup ont été l’objet d’acquittements – ont commencé après mon départ pour Namur, quand j’ai pris mes fonctions de ministre-président. J’aurais dû soit totalement me consacrer à la Région en abandonnant mes mandats communaux, soit rester totalement à Charleroi.

Quelle image publique pensez-vous avoir?

J.C.V.C. – Je crois qu’à Charleroi, 50 % des gens sont contents de mon acquittement et le trouvent juste et 50 % croient que j’ai échappé à la justice parce que je suis trop malin. Ailleurs qu’à Charleroi, je crains que ce pourcentage me soit encore plus défavorable…

Qu’allez-vous faire pour améliorer cette image?

J.C.V.C. – M’expliquer partout. Faire bénévolement de la politique si l’on veut bien encore de mes compétences… Je crois que, malheureusement, le mal est fait. Ce qui me met un peu de baume au cœur, c’est qu’il semble que je n’aie pas impacté la popularité de mon fils…

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