Qu’est-ce qui fait un champion?

À chaque tournoi de foot, son lot de stars. Pour planer au-dessus de la mêlée, ces joueurs ne peuvent se contenter de leurs qualités techniques. Ils doivent aussi avoir un physique à part, véhiculer des valeurs, ouvrir grande leur gueule et, souvent, renoncer au bonheur.

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Ronaldo, Iniesta, Müller ou encore Hazard. Même si vous n’y connaissez rien en foot et que vous suivrez plus l’Euro 2016 par fierté nationale que pour l’amour du ballon du rond, c’est sûr, ces noms vous sont familiers. Ne fût-ce que parce que vous les avez aperçus sur des canettes de Coca ou dans des pubs à la télé. Ou simplement parce que vos enfants portent leur maillot et citent leur nom dans chacune de leur conversation. Car ces joueurs-là font rêver. Ils accumulent chaque année de nouveaux trophées et réalisent chaque semaine une nouvelle prouesse sur les terrains. Ce sont des champions. Des vrais. De ceux qui sont nés « bénis » par les dieux du sport.

Bien sûr, ils ont dû entretenir et développer ce « don », mais à la base, il leur est tombé dessus. « Être un champion, c’est avant tout posséder un bagage génétique particulièrement performant », confirme le Dr Jean-Pierre Castiaux, médecin du sport aux Cliniques universitaires Saint-Luc. L’homme serait constitué d’environ 200 gènes liés au développement physique. Certains permettant une meilleure consommation d’oxygène, d’autres induisant une force musculaire plus intense. Bref, pour devenir un champion, il faut avoir été gâté par la nature. Du moins pour l’instant. « Des mutations génétiques existent déjà pour prévenir certaines maladies. Dans les 30 à 40 ans, ça devrait être possible pour les gènes de la performance. Au niveau du progrès, c’est exceptionnel. Par contre, au niveau éthique, c’est plus contestable. Ce sera une nouvelle forme de dopage. Des sportifs pourraient être médicalement suivis dès leur plus jeune âge pour devenir de véritables machines avec toutes les dérives financières que ça apporterait. Il va donc falloir mettre des balises. »

« Être un champion, c’est avant tout posséder un bagage génétique particulièrement performant. »

Si l’aspect génétique est important, il ne fait toutefois pas tout. Une fois les prodiges conscients de leurs talents, ils doivent s’entraîner dur. Très dur. « Le travail quotidien du sportif constitue 80 % du facteur de réussite », continue le médecin. Le reste dépend de leur alimentation – ni trop grasse, ni trop sucrée -, de leur mental et, quoi qu’en disent les discours populaires, de leur intelligence. « Même si certains manquent de culture, la plupart des footballeurs sont capables de faire preuve d’intuition et de s’adapter très rapidement à leur environnement, à un adversaire parfois surprenant. C’est une preuve d’intelligence », défend le sociologue du sport de l’ULB Jean-Michel De Waele.

Hors des terrains

Voilà la recette pour remporter des trophées et devenir un « champion ». « Mais un champion de passage », précise le sociologue. Car remporter une compétition ne suffit pas pour marquer les esprits. Pour preuve: qui se souvient, par exemple, d’Ángelos Charistéas, l’attaquant star de l’équipe nationale grecque qui a offert la coupe d’Europe de foot en 2004 à sa nation? Ou du meilleur buteur danois de l’Euro 92 Henrik Larsen? À l’inverse, un rapide coup de sonde permet de se rendre compte de la grandeur éternelle de la « main de Dieu » de l’Argentin Diego Maradona ou de Zinedine Zidane, véritable symbole de la France « black-blanc-beur » championne du monde en 98. On peut aussi parier qu’on se souviendra longtemps du passage de Zlatan Ibrahimović à Paris, grâce à son arrogance résumée dans son messsage d’adieu: « Je suis venu en roi, je repars en légende ». Les premiers, autant que les seconds, étaient doués avec un ballon aux pieds. Mais Maradona, Zidane et Ibrahimović, eux, ont su se faire remarquer par leur grande gueule, leur part de symbole ou leur comportement, tantôt modèle, tantôt déplorable.

C’est encore plus vrai en foot – et dans les sports collectifs en général – que dans les disciplines individuelles. Logique. Un footballeur ne remporte jamais un match à lui seul, mais avec ses coéquipiers et le staff de l’équipe. Pour sortir du lot, il doit se démarquer. Le système les aide à le faire. Les statistiques individuelles sont de plus en plus nombreuses dans les analyses de matchs, ouvrant la porte à des classements en tout genre: meilleur buteur, meilleur passeur, celui qui cadre le plus de frappes, qui tente et réussit le plus de dribbles par match ou celui qui court le plus sur les terrains… « C’est le modèle américain qui a débarqué en Europe, explique Gilles Goetghebuer, rédacteur en chef du magazine Sport et Vie. Parfois, une équipe se sacrifie complètement pour laisser une individualité s’exprimer. C’est le cas, par exemple, de Ronaldo au Real Madrid. Certes, il marque plus que les autres. Mais si on regarde de plus près, il tire plus souvent au but et son pourcentage de réussite n’est pas forcément plus élevé que celui de ses coéquipiers. » Alors pour se placer au-dessus de la mêlée, un sportif doit aussi avoir la chance de trouver un coach qui construit sa tactique autour de lui. Un même joueur peut ainsi devenir un prophète dans un club et ne jamais réussir à exprimer son talent dans un autre. 

Cette fois c’est bon? On l’a, notre champion? Pas encore, non. Pour le devenir, le sportif doit encore acquérir l’adhésion de ses supporters. Chaque nation défend une réputation et des valeurs. Par exemple, encore aujourd’hui, l’équipe allemande est considérée comme un « rouleau compresseur », une « arme de guerre ». Les Néerlandais sont arrogants et les Diables Rouges sont vus comme les « petits Belges » courageux et bien organisés. Ils ne se prennent pas au sérieux, s’amusent et font de leur mieux. Comme leurs 11 millions de concitoyens dans leur vie quotidienne. « C’est pour cette raison que Yannick Noah est un sportif exemplaire en France, illustre Gilles Goetghebuer. Son père est Noir, sa mère est Blanche. Il n’est pas réduit au tennis, sait parler d’autre chose. Il est engagé socialement et politiquement… Avec les mêmes qualités, il ne serait peut-être pas devenu un champion aux Etats-Unis. » Pareil pour le portier légendaire italien Gianluigi Buffon. Gentleman par excellence, fervent catholique, mais aussi séducteur et, dit-on, fidèle à la fois, il représente le beau Rital dans ce qu’il a de plus vrai.

Le sportif triste

Voilà comment on devient un champion, un vrai. De ceux qui marquent l’histoire au fer rouge. Une vie réussie, en somme? Ce serait trop beau. Le revers de la médaille est parfois dramatique, même avec des millions accumulés sur son compte en banque. Sur le plan physique, d’abord, la santé de ces conquérants est bien trop fragile. Toujours poussés plus loin par leurs supporters, ils sont souvent les plus appliqués aux entraînements se laissant peu de répit, histoire de ne pas décevoir le public. « Leur barrière immunitaire est alors moins efficace, affirme le Dr Castiaux. Et les risques de maladies respiratoires et de cancers sont plus importants. Ils sont aussi moins fertiles et leur espérance de vie est bien souvent un peu plus courte. » Ensuite, les séquelles psychologiques. « On remarque d’ailleurs sur les terrains des grandes compétitions qu’il n’y a pas beaucoup de bonheur. Les sportifs tirent souvent la tête, si ce n’est en fin de match où, parfois, ils ont un sourire. À la place, on observe plutôt des coups bas et des engueulades », ajoute Gilles Goetghebuer.

C’est bien souvent pire encore à la retraite, prise très tôt. « Les sportifs vivent pour leur sport, dans une bulle. Certains ne savent même pas comment effectuer un virement bancaire! Alors quand ils sortent de leur monde, ils ne savent pas quoi faire. Certains prennent beaucoup de poids ou finissent complètement à la dérive. Ils sont paumés, en dehors de la réalité et, quand ils y retournent, ne parviennent pas toujours à s’y accommoder. » Mais c’est le prix à payer. Les champions existent dans le regard des autres. Leur bonheur professionnel vient de là. Leur épanouissement personnel, ce sera pour plus tard…

Retrouvez notre dossier « spécial EURO 2016 » dans le Moustique du 1er juin 2016

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