Réforme des contrats de travail: les nouveaux modes d’emploi

Semaine de 45 h, jobs temporaires, rémunération injuste… Certes, il faut réformer, mais les nouvelles conditions de travail effraient et provoquent une grogne générale. Tour d’horizon des mesures futures, des réalités d’aujourd’hui et des lueurs d’espoir pour demain

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Neuf mois. Déjà neuf mois que Margaux, une journaliste brabançonne de 24 ans, enchaîne les contrats intérimaires… au sein de la même boîte. « Si je fais le compte, j’en ai signé près de 200 », lance-t-elle avec un sourire jaune. Lors de son entretien d’embauche, son patron lui a pourtant promis un CDD dans les mois suivants. « Depuis, il ne m’en a plus jamais parlé. Une de mes collègues en a eu un après deux ans et demi. Du coup, je me mets énormément de pression. Chaque jour, je me dis que si je commets une erreur, on peut me dire de ne plus revenir le lendemain. La semaine dernière, j’ai été extrêmement malade, mais je suis venue bosser. Car j’ai une remplaçante. Alors si je ne viens pas et qu’elle est meilleure que moi, je risque de me faire prendre ma place. » Pareil pour les congés. Margaux s’est autorisé quatre petits jours depuis le mois d’août. « Mais je ne me plains pas. En comparaison avec d’autres jeunes de mon âge, je m’en sors bien. Au moins j’ai un boulot… »                                             

Le cas de Margaux est loin d’être isolé. En 2015, 600.000 Belges (+ 20 % en deux ans!) ont travaillé sous le statut d’intérimaire, selon la fédération des prestataires de services RH (relations humaines)  Federgon. Si c’est le seul qui dispose de chiffres officiels, ce n’est pas l’unique statut boiteux qui a le vent en poupe. En sondant le marché, on tombe facilement sur des indépendants usés par la charge de travail qui leur est imposée pour obtenir un salaire décent; de faux indépendants sous la houlette d’un patron, ayant des heures de bureau et une interdiction d’aller voir ailleurs, mais devant payer leurs charges et cotisations sociales eux-mêmes; mais aussi des travailleurs salariés CDI employés par un « groupement d’entreprises » et collaborant avec deux à cinq boîtes différentes chaque semaine.

Et puis, il y a ceux qui optent pour un emploi « ubérisé ». Ce nouveau modèle économique permet à des particuliers de gagner péniblement leur croûte en partageant leur logement sur Airbnb, en cuisinant un repas commandé par Menu Next Door, en le livrant aux clients via Deliveroo et en jardinant chez ses voisins grâce à ListMinut. Ayant tenté le coup, le (jeune et bien portant) journaliste de Trends-Tendance Christophe Charlot a gagné 2.124 € brut en un mois. Dans son article publié le 12 mai, il affirme qu’en en faisant son métier et en accumulant de l’expérience, il pourrait gagner bien plus. Bien sûr, vivre de ces petits boulots n’est pas à la portée de tout le monde puisqu’ils nécessitent un certain investissement de départ, pour se déplacer ou acquérir le matériel nécessaire aux travaux, mais aussi pour avoir de quoi vivre si la demande baisse.

Attention, il ne s’agit pas seulement d’un fantasme de travailleurs « jamais contents ». Même du côté des entreprises, on nous confirme cette précarisation de l’emploi. Bien sûr, il a fallu insister pour décrocher une interview du côté des ressources humaines. Nous avons dû garantir à maintes reprises l’anonymat pour récolter quelques déclarations. « Je signe régulièrement des clauses de confidentialité, nous dit Valérie (nom d’emprunt), directrice RH dans une grosse boîte de consulting. Chez nous, on propose d’abord un intérim. Si la personne convient, on lui offre un CDD et ensuite seulement un CDI. Mais ces contrats précaires sont réservés… aux postes les plus précaires. Les secrétaires, les remplaçants ou, de manière générale, tous les postes opérationnels. Si on veut engager un manager, on lui propose tout de suite le CDI, bien sûr. » Une conseillère en orientation au Forem de Namur confirme le constat. « Sauf que l’intérim n’est plus nécessairement lié à une période d’essai. Ce statut devient presque un passage obligé et a tendance à s’allonger. »

Certains y trouvent leur compte, mais la plupart des travailleurs optent pour ces conditions de travail faute de trouver mieux. Conséquence directe: l’explosion des burn out. « Dans toutes les couches socioprofessionnelles et toutes les tranches d’âge de la population! », observe la conseillère du Forem. Elle constate également sa recrudescence chez les employés qui font face à des changements de gérance, des restructurations qui imposent une nouvelle culture d’entreprise ou à une attribution de responsabilités qui dépassent largement le cadre défini par leur contrat de travail. Les dernières statistiques publiées par l’Inami fin 2015 ne disent pas autre chose. Le nombre de dépressions et de burn out a triplé entre 2007 et 2014, atteignant 83.155 cas en un an. Et il ne s’agit là que des Belges indemnisés par la Sécurité sociale pour une période supérieure à un an. 

Un dossier de Nicolas Sohy et Harold Nottet 

La suite dans le Moustique du 25 mai 2016

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