Mélanie De Biasio « Au Conservatoire, j’écoutais Nirvana et John Lennon »

Trois ans après "No Deal", l'artiste belge défie les formats avec "Blackened Cities", requiem futuriste de vingt-six minutes qui séduit autant par sa beauté que par son audace.

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Trois ans après « No Deal » qui lui a apporté la consécration internationale, la flûtiste et chanteuse de jazz Mélanie De Biasio place une nouvelle œuvre improbable en orbite. Notre enthousiasme nous pousse à l’écrire d’emblée: « Blackened Cities » suscite admiration, passion et contemplation pour sa musique mais aussi pour sa forme. « Blackened Cities » est en effet composé d’une seule plage de vingt-quatre minutes et seize secondes. Elle débute par un murmure, s’achève par un fondu au noir, est traversée d’un lent crescendo où se fondent voix, flûte, contrebasse, percussions et claviers vintage.

On y sent les influences jazz, mais aussi celles de la musique classique, du blues, du trip-hop et de l’électro. C’est organique, c’est beau, c’est magnifique. C’est l’avis de Moustique. Mais aussi, avec d’autres superlatifs, celui de tous ceux qui l’ont écouté. Le chroniqueur jazz du prestigieux Guardian lui a donné quatre étoiles en soulignant « qu’il n’y avait pas mieux en jazz vocal dans le monde aujourd’hui ». Le journaliste rock de la bible anglaise Q Magazine lui met aussi une cote maximum en saluant l’audace de la « belgian artist ».

Alors, « Blackened », une chanson, un album, un concept? « Un accident », répond Mélanie, installée face à nous et face au au soleil, sur la terrasse « rooftop » de son label [PIAS], en plein cœur de Bruxelles. « J’avais programmé une répétition avec mes musiciens en vue d’un concert important. J’ai senti qu’il fallait que je vienne à cette répète avec une nouvelle matière pour redonner de la vivacité au projet. J’avais un morceau de trois minutes et demie avec du chant, un gimmick de guitare et une batterie. La base était là et j’ai proposé au groupe d’en faire une création instantanée comme si nous improvisions en live. C’était déjà comme ça que nous avions clôturé l’album « No Deal » avec la plage With All My Love. Nous étions sur le fil, nous ne savions pas où ça allait nous emmener. Quand nous sommes arrivés au bout du voyage, je savais qu’il fallait sortir cette pièce telle quelle. On sent les respirations, on sent que ça joue, que ça explore. On sent le silence, la vie… »

Charleroi, beauté sombre

Quand Mélanie est arrivée avec « Blackened Cities » chez son label en leur disant: « c’est mon nouveau disque », elle se souvient d’un « bref instant de déstabilisation ». « C’était un peu la réaction « avec quoi elle vient » parce que le format est inédit. Et puis, ils ont écouté et la musique a été plus forte que les appréhensions. Je voulais que « Blackened Cities » sorte tel quel, sans la moindre coupe ou sans le moindre morceau additionnel. Sur l’édition vinyle 33 tours, « Blackened Cities » occupe toute la face A. Sur la face B, il n’y a rien, l’auditeur peut voir son propre reflet dans le disque. »

En anglais littéral, « Blackened Cities » peut se traduire par « Villes noircies ». Mélanie De Biasio est née voici trente-sept ans dans une de Ces villes « noircies » par la révolution industrielle: Charleroi. Du Pays Noir où elle a grandi, Mélanie garde encore des instantanés. « Je revois les ambiances de pré-match de foot car nous habitions pas très loin du stade des Zèbres. Dans la ville haute, il y avait tous ces cafés où on jouait de la musique. Je pense aussi au marché matinal du dimanche, au carnaval. En fait, quand j’y réfléchis, ce sont surtout des images de rassemblement qui remontent. »

Dans le morceau, Mélanie évoque aussi des « goldjunkies ». Elles s’assimile elle-même à une chercheuse d’or moderne. « Ces villes noircies, c’est Charleroi, mais aussi Manchester, Detroit et plein d’autres métropoles que j’ai traverséeS au cours de la tournée « No Deal ». Ces villes ont toutes un passé glorieux. Si tu cherches bien, si tu prends le bon angle, la bonne perspective, tu peux y découvrir la beauté qui jaillit derrière les façades vieillies. « Blackened Cities », c’est aussi une métaphore de la vie. Je suis persuadée qu’au fond de chacun d’entre nous, même dans nos moments les plus sombres, il y a ces impulsions qui nous poussent à aller vers la lumière et la beauté… »

La suite dans le Moustique du 25 mai 2016

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