Peut-on se permettre le prix de la sécurité?

Pouvoirs étatiques sous perfusion, sécu privée au garde-à-vous, dérives survivalistes... Enquête sur le véritable coût, moral et financier, de notre sûreté.

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Avec 300 militaires supplémentaires déployés dans les métros et les rues de Bruxelles, le nombre de bidasses engagés dans l’opération « Vigilant Guardian » se chiffre aujourd’hui à 1.800 hommes et femmes. En comptant les indemnités, les primes pour mission de longue durée et celles pour les prestations de week-end, le syndicat CGSP a calculé que cela revenait à 120 euros par jour et par tête de pipe. Soit une ardoise quotidienne de plus d’un million d’euros.

On le sait, ce déploiement exceptionnel n’est que la partie visible – et seulement visible? – de l’iceberg sécuritaire. Notre sûreté étant d’abord assurée par nos services de police, nos renseignements ou nos magistrats. Une armada que les nouvelles mesures du plan fédéral antiterrorisme, décidé fin de l’année dernière, entendent bien renforcer. Mais cette série de bonnes (ou de moins bonnes) intentions ne sauraient occulter la réalité du terrain. Celui d’un pays à la justice exsangue, aux forces de police sous antidépresseurs et aux militaires réquisitionnés en gardiens de prison. Quand les – désormais rares – repas des condamnés ne sont pas servis par des inspecteurs de la P.J. Alors, quel serait le prix à payer pour sécuriser ce pays?

Suite aux attentats parisiens de l’année dernière, le gouvernement Michel a présenté la facture de la première mise à jour. 400 millions d’euros devraient désormais être affectés chaque année à la lutte contre le terrorisme. Un investissement qui aurait pu sembler conséquent s’il n’était pas destiné à renforcer, ou plus modestement remettre à niveau, un bataillon de services: justice, police judiciaire et administrative, forces spéciales, renseignements, centre de crise, organe de coordination pour l’analyse de la menace, personnel pénitentiaire… Assorti d’un renfort de 1.000 personnes, ce premier pack budgétaire est donc censé parer aux besoins les plus urgents. Et ils ne se comptent plus sur les doigts d’une main.

Les besoins urgents

Renforcement des contrôles policiers aux frontières, protection des sites nucléaires, enregistrement des données de tous les passagers (PNR), extension du réseau de caméras de surveillance, installation de portiques et de scanners dans les gares, démantèlement des réseaux djihadistes et des lieux de culte diffusant cette doctrine, mise à jour des équipements de nos renseignements, lutte contre Daech… L’enveloppe est-elle assez épaisse pour remplir cet éventail de missions? Selon plusieurs sources, les ministres de la Justice, de l’Intérieur et de la Défense avaient réclamé… le double. 

Du côté de la police, on ne rêve plus depuis longtemps. Avant de croire à ce vaste plan d’attaque, on attend déjà de voir la couleur des 400 millions. A commencer par ces fameux 100 millions censés venir renflouer les caisses des services en 2016. « Ils n’existent même pas!, lâche Vincent Gilles, président du département police du Syndicat libre de la fonction publique (SLFP). Et même s’ils débloquaient cette somme demain, vous pensez bien que le temps de lancer les procédures légales d’appels d’offres, ce ne sera jamais pour cette année. » Quant aux 300 millions restants, le SLFP Police continue de s’interroger. « Malgré nos sources, je n’arrive toujours pas à saisir la destination exacte de près d’un tiers de cette somme… »

On baratine la police

C’est que les forces de l’ordre sont plutôt habituées aux coupes budgétaires. L’enveloppe de la police locale stagne depuis quelques années tandis que celle allouée aux forces fédérales ne cesse d’être revue à la baisse. Et même si le gouvernement a quelque peu changé son fusil d’épaule dès les secondes attaques parisiennes de novembre – 1.600 incorporations ont été négociées en 2016 contre 800 l’année précédente -, le vieillissement des troupes risque bien d’anéantir les récents engagements. « Si nos estimations se vérifient, on manquera de plus de 6.250 policiers en 2019. Soit une carence en personnel de près de 15 %. » Et qu’en est-il du renforcement des différents services de police promis par le plan antiterrorisme? « Du baratin! Le renforcement de la Federal Computer Crime Unit (FCCU) ou des forces spéciales (CGSU), par exemple, datent… du conclave de juin 2015. Et puis, le recrutement de ces unités très spécialisées est fastidieux et chronophage. Pour une trentaine de postes vacants en cybersécurité, ils n’ont d’ailleurs eu que quatre candidats… »

Alors, quel montant faudrait-il dégager pour renforcer les effectifs de toutes nos polices? En comptant un salaire de 35.000 euros par tête de pipe, cela coûterait à terme près de 220.000 euros supplémentaires chaque année. Mais à l’heure de Daech et d’al-Qaida, la tentation de faire de la Belgique un Etat policier ne doit pas être sous-estimée. D’ailleurs, de combien de flics disposent nos voisins? En 2006, une étude des Nations unies établissait une moyenne de 300 policiers par 100.000 habitants. En 2012, nous en avions 421. Soit davantage que la Grande-Bretagne (227), la France (356) ou même les Etats-Unis (379). « Comparaison n’est pas raison, tempère Vincent Gilles. En France, par exemple, ce chiffre ne comprend ni les gendarmes, ni les CRS. Tandis que de l’autre côté de la Manche, les services de police aéroportuaire, maritime et ferroviaire britanniques sont assurés par des sociétés privées. »

La suite du dossier dans le Moustique du 18 mai 2016

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