Almodóvar, perdu et retrouvé

Le réalisateur de la Movida retrouve le festival de Cannes avec Julieta, mélo très inspiré. Focus sur un parcours qui a touché le haut, avant un passage vers le bas et une nouvelle rumeur de palme d’or.

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Il avait déserté le tapis rouge cannois depuis 2011. Son précédent film, Les amants passagers, comédie outrancière boudée par la critique, semblait faire croire que le cinéaste espagnol avait perdu le feu sacré. La sélection en compétition officielle de Julieta, son vingtième long métrage, permet enfin de croire le contraire. En renouant avec son thème de prédilection, celui de « la mauvaise mère » et des rapports mère-fille, Almodóvar inscrit son dernier film dans la lignée des cinq autres films présentés à Cannes tout au long de sa carrière, après Tout sur ma mère (prix de la mise en scène en 1999), La mauvaise éducation (2004), Volver (prix du scénario et prix d’interprétation féminine collectif en 2006), le sublime Etreintes brisées (2009) et l’étrange La piel que habito en 2011. Sans oublier ses deux oscars (pour Tout sur ma mère et pour le scénario de Parle avec elle).

 

Mais bien avant l’immense reconnaissance mondiale, Pedro Almodóvar a su s’attacher son public dès les années 80 avec Femmes au bord de la crise de nerfs, Matador ou plus tard Talons aiguilles. Comment le cinéaste, enfant pauvre de la Mancha, est devenu la figure tutélaire de la Movida madrilène, le fer de lance d’une Espagne en révolution libertaire depuis la fin des années franquistes? Au risque d’en devenir une caricature trente ans plus tard, avec sa mise en cause en avril dernier dans le scandale des paradis fiscaux Panama Papers – qui l’a empêché d’assurer la promo espagnole de Julieta, l’obligeant à annuler les conférences de presse les unes après les autres. « Je ne veux pas me poser en victime, mais ça a été épouvantable. Du jour au lendemain je me suis retrouvé dans un reality-show cruel. C’était comme se réveiller au milieu d’un cauchemar car je ne savais rien de ce qui a été révélé » a-t-il récemment confié au magazine Télérama, assurant ne rien savoir des montages financiers dans lesquels sa société de production a été impliquée. « Je suis la même personne la veille du scandale et le lendemain: un citoyen de gauche qui a toujours la même vision de la société. Ces sociétés offshore sont un fléau. Elles m’horrifient » a–t-il poursuivi. Décryptage d’un style exubérant, certes, mais toujours sauvé par la grâce.

La suite du portrait de Pedro Almodovar dans le Moustique du 18 mai 2016.

 

Poignante Julieta

Le corsage rouge d’une femme palpite dans la brise, on dirait qu’il respire. C’est le cœur blessé d’une femme qui nous apparaît dès le premier plan. Julieta (magnifique Emma Suárez, pour la première fois sous la caméra du maître ibère) lutte contre une dépression sidérale depuis la disparition volontaire de sa fille, douze années auparavant. Une rencontre fortuite l’oblige à prendre la plume pour se décharger d’un secret refoulé. Le film plonge alors en flash-back voluptueux dans le passé tourmenté d’une Julieta jeune, sous les traits sensuels d’Adriana Ugarte (qui semble née pour le cinéaste esthète). Almodóvar retrouve le thème crucial des rapports mère-fille et signe un magnifique mélo articulé autour de doubles féminins fantasmatiques, traversant le temps et la pellicule comme par magie. A la fois Calypso et Pénélope, Julieta s’éprend d’un Ulysse des mers dont elle devra subir la perte. Tandis que la présence tragicomique de Rossy de Palma en gouvernante revêche vient dérider les souvenirs. Hantée par le deuil et l’absence des êtres aimés qui vous quittent parfois, Julieta cherche la réconciliation et les retrouvailles qui guérissent de tout. Elle les trouvera, au terme d’un final inattendu qui vous laissera le cœur à découvert. L’un des films les plus beaux et les plus douloureux de Pedro Almodóvar.

Drame

Réalisé par Pedro Almodóvar. Avec Emma Suárez, Adriana Ugarte, Rossy de Palma – 99’.

 

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