Ennemi public: le prochain carton RTBF

Pas facile d'enchaîner après le succès de La trêve. Mais la nouvelle série belge devrait faire aussi bien, sinon mieux. On parie?

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Une moyenne de 363.164 téléspectateurs. Une critique unanimement positive. La vente de la série à France 2, à la VRT, à la RTS en Suisse. Le succès de La trêve fait peser une pression énorme sur la RTBF qui doit prouver que la première-née n’était pas un merveilleux accident. Une pression partagée avec les auteurs, réalisateurs, acteurs et techniciens de toutes les séries qui se préparent. Matthieu Frances, Antoine Bours, Gilles de Voghel, Fred Castadot et Christopher Yates, coauteurs d’Ennemi public, ont donc toutes les raisons de se ronger les ongles. Heureusement, en attendant le verdict des audiences, ils ont déjà pu se rassurer avec le prix coup de cœur obtenu au MIPTV (marché international des programmes de télévision et digitaux), à Cannes. Un excellent signe d’encouragement quand on sait que ce prix a été délivré par un jury d’acheteurs et de distributeurs de monde entier, pris par cette intrigue psychologico-policière qui se déroule en Ardenne. 

Le criminel et l’abbaye

Le sujet prend à la gorge. Parce qu’il s’agit de meurtres d’enfants et que cela se passe chez nous. Mais surtout parce qu’il éveille des souvenirs marqués dans notre mémoire collective. Guy Béranger a été condamné à trente ans de prison pour avoir tué cinq enfants. Après avoir purgé les deux tiers de sa peine, il va bénéficier de sa liberté conditionnelle dans l’abbaye de Vielsart. La population du village hurle sa colère, et derrière les murs épais du monastère les avis sont tout aussi tranchés. Mais l’abbé a dit oui, et confié au frère Lucas le soin de juger du repentir de Béranger… 

Impossible de ne pas penser à la libération de Michelle Martin, impossible de ne pas penser à Dutroux, même si Béranger est un tueur d’enfants, mais pas un pédophile. Le pitch a créé un certain malaise. Comment « jouer » avec une tragédie qui a ravagé la Belgique? Comment éviter le rejet en mettant en scène l’ersatz des gens les plus haïs du pays? Or, l’effet miroir par rapport à l’actualité s’estompe très vite. Parce que Béranger n’a pas le profil de Dutroux et qu’au-delà des premières scènes de folie vengeresse devant l’abbaye, l’histoire quitte très vite ce territoire connu. Le criminel taiseux, hypnotisé par les rites monastiques, suscite la curiosité. Et la méfiance bien sûr, tant de la part des forces de l’ordre que des villageois, qui ont aussi peur pour le tourisme que pour leurs enfants. Puis une fillette disparaît…

« Cette série est géniale parce que ce n’est pas qu’une enquête policière, elle provoque le débat. » Clément Manuel

Si les personnages, forts et magistralement campés (Angelo Bison fait un nuisible de compétition), effacent très vite toute référence à Dutroux/Martin, la série repose sur une question commune aux deux affaires. Quel que soit notre humanisme, comment réagirait-on si un assassin coupable d’atrocités sans nom venait s’installer à deux pas de chez nous? Y a-t-il un pardon possible pour de telles horreurs? Et doit-on pardonner? Clément Manuel (qui interprète Frère Lucas): « Cette série est géniale parce que ce n’est pas qu’une enquête policière, elle provoque le débat. C’est ce qui fait les grandes œuvres. Ennemi public s’articule autour de Guy Béranger, mais ce n’est pas lui le personnage principal. Ce n’est pas lui l’ennemi public… C’est peut-être le public qui est l’ennemi. Le vrai sujet, c’est l’impact que provoque l’arrivée de Béranger sur les différentes communautés du village ».

Des personnages incarnés

Pour tenir une histoire aussi ambitieuse, les auteurs ne suffisent pas. Il faut des acteurs crédibles et pertinents, qui puissent jouer à la fois sur la sensibilité liée au sujet, et sur la terreur qu’il inspire. Là aussi, l’objectif est atteint. On s’attache très vite à Chloé (Stéphanie Blanchoud), cette fliquette rêche et butée, qui met sa vie dans son boulot. Dès les premières images, on apprend qu’elle a connu dans son enfance une histoire de prédateur. Michaël Charlier (Jean-Jacques Rausin), chef de la police locale, tente de rester patient. C’est un homme bien, divorcé, père de deux enfants, habitué surtout aux querelles de voisinage. Leur rencontre avec Béranger, incarné par un Angelo Bison hallucinant, va les transformer.

A l’abbaye, où vivent une dizaine de religieux, c’est l’abbé Mertens (Michel Israël, un nom bien connu chez nous) qui a décidé d’accueillir Béranger. Ce que contestent bruyamment la plupart des moines, à commencer par le prieur (Daniel Hanssens, autre célébrité du théâtre belge). Un seul se démarque: frère Lucas, le benjamin de la communauté, à qui sa foi impose la bienveillance, même mesurée. Dans le rôle de Lucas, Clément Manuel (Ainsi soient-ils, Falco). Loin des préjugés gnangnan sur la pensée unique modelée par le dogme, ce moine-là a de l’épaisseur et une vraie transparence. Un très beau personnage interprété avec un naturel confondant de simplicité.   

Les parallèles avec La trêve

Impossible, devant Ennemi public, de ne pas voir les points communs entre les deux séries. Elles suivent toutes deux une trame policière, avec un couple de flics dont le leader est obsédé par un vieux drame personnel, et se situent dans un village ardennais, à l’ombre d’une forêt menaçante. Toutes deux parlent de meurtre, de peur, de relations toxiques et transpirent les non-dits. Mais les ressemblances sont superficielles. Car l’atmosphère comme l’intention n’ont rien à voir. Là où La trêve introduisait une ombre de fantastique onirique, qui en accentuait le caractère glauque et oppressant, Ennemi public apparaît beaucoup plus réaliste, tant dans les dialogues que dans les héros, ancrés dans la terre et le concret. Paradoxalement, l’angoisse naît ici des émotions qui pétrissent ce village où tout le monde, même l’assassin, a l’air terriblement normal… Ce parti pris fait d’Ennemi public une série plus accessible que sa grande sœur. Mais l’apparente normalité a bien des choses à cacher…

Un coup de chapeau en passant aux réalisateurs, Matthieu Frances et Gary Seghers qui, avec des contraintes de temps rigoureuses, ont réussi à raconter une histoire délicate et puissante et oublier la maigreur de leurs moyens pour construire une série qui a les qualités de ses ambitions. Angelo Bison: « On était tellement conscients que ce qu’on avait dans les mains était important que ça a soudé les gens… Sinon on se serait entretués ».

Reste à espérer que le succès auprès d’acheteurs étrangers permettra de développer des coproductions et d’assurer des budgets viables pour les saisons 2. Car tourner 8 minutes utiles par jour (8 minutes d’images net à l’antenne – le double des productions françaises) représente un tour de force.

Côté coulisses, comment ça marche?

La trêve et Ennemi public ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Le Fonds FWB-RTBF pour les séries belges vise à assurer une production régulière de fictions de qualité, diffusables en prime time sur La Une. Treize autres projets sont actuellement en préparation. Et la qualité comme le succès des premières réalisations renforcent encore l’émulation des jeunes créateurs. Trois fois par an (les prochaines réunions ont lieu le 30 juin et le 27 octobre), un jury de sélection composé de représentants de la RTBF et de la FWB, statue sur les projets qui doivent réunir de nombreuses conditions: développer sur dix épisodes une problématique universelle, avec un ancrage belge, viser un large public de prime time, dans le cadre d’un budget strict.

Si le dossier (qui comprend notamment le pitch, le portrait des personnages et le synopsis du premier épisode) franchit la sélection, l’équipe touche alors 35.000 euros pour écrire une version dialoguée du premier épisode et le synopsis des neuf autres, réaliser un dossier de production et une « bible » (qui détermine le caractère et la bio de chaque personnage et le cadre des actions possibles). Une fois la décision prise (ce qui peut prendre des mois), on passe à la troisième étape: la réalisation, pour 30.000 euros, d’un teaser de dix minutes qui permet de juger de l’ambiance, du ton, des dialogues et des acteurs. Si tout va bien, le Fonds investira 1.176.000 euros pour la production des dix épisodes. Moins que le budget d’un seul téléfilm français.

Les scénaristes passent alors à la vitesse supérieure pour écrire et dialoguer tous les épisodes, qui seront tournés dans le désordre, en « cross-boarding » (on enchaîne les scènes qui se déroulent dans un même lieu quel que soit le moment où elles se situent dans le scénario). Fred Castadot: « Quand on a validé un épisode dans sa structure, dans sa forme, il y en a un qui part écrire une version dialoguée. Il prend deux semaines de son côté et nous on continue à réfléchir sur le suivant. Puis il revient. Globalement il se fait défoncer par les autres et tout est réécrit à nouveau avec les commentaires de chacun ».

Régulièrement, les auteurs soumettent les épisodes dialogués à leurs interlocuteurs de l’Unité fiction. C’est là que peuvent surgir des demandes spécifiques – ou des désaccords. Mais à ce stade, les scénaristes ont face à eux des partenaires plutôt que des censeurs. Il faut parfois procéder à des aménagements – pour correspondre à la case « prime time » – mais les auteurs peuvent aussi avoir gain de cause en défendant la cohérence de la série. Fred Castadot: « Il faut souligner le travail de Séverine Jacquet (responsable de l’Unité fiction de la RTBF) et la nouvelle direction d’écriture à la RTBF, qui a mis les auteurs en confiance, et nous a permis d’aller au fond des choses sans trahir l’idée originale. Ça a été un véritable plaisir de se dire « on est confrontés à une chaîne qui accompagne des jeunes auteurs et qui n’est pas là pour les formater » ».

Les parents sont heureux

Côté RTBF, difficile de dire qui est le plus enthousiaste, de l’équipe de l’Unité fiction ou de la direction. Après des années de mise en place, le fameux appel à projets a fait naître deux excellentes séries, qui n’ont rien à voir avec les kitscheries plus ou moins sympathiques que les chaînes belges ont pu commettre. A tort ou à raison avait fait naître un espoir. La trêve et Ennemi public sont le produit remarquable d’une réflexion qui ne s’est pas contentée de vagues idées et de liftings superficiels. Fred Castadot: « Au moment de l’écriture, on a conscience qu’on est dans un moment où les choses sont en train de se passer, où le paysage audiovisuel est en train de changer, où on peut tout proposer ».

Ces séries 2.0, qui ont tous les arguments pour intéresser le marché international et remporter des prix, témoignent d’une modernité tout à fait inattendue. Car jusqu’ici la télévision belge a surtout développé l’art intensif de la récup. C’est sur le plan technologique et du côté du Web qu’elle a fait d’impressionnants bonds en avant. Introduire une créativité aussi contemporaine que qualitative au sein même de la grille de programmes est décidément une excellente idée…

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