Dominique Moïsi: « Les auteurs de séries sentent le monde »

Auteur de La géopolitique des séries, Dominique Moïsi interroge Game Of Thrones, Downton Abbey, Homeland et House Of Cards à la lumière de l’actualité internationale. Et cela donne Jon Snow en cousin politique d’Angela Merkel.

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S’il y a bien une chose qui a suivi le niveau de qualité des séries ces dernières années, c’est leur dimension politique. Si Mad Men nous fascine, ce n’est pas seulement parce qu’on y voit du joli mobilier des années 50 et que l’on traque en sourdine le passé d’un homme double et trouble, mais aussi parce qu’on y observe le capitalisme le plus dur se mettre en marche pour nous gober tout entier. Parce qu’on y voit un métier – la publicité – se faire l’apôtre d’un matérialisme débridé face auquel aucune alternative ne survivra et dont le point d’arrivée est notre société de surconsommation. Si Desperate Housewives reste une série intéressante, ce n’est pas seulement parce qu’elle montre des personnages drôles et stylés, mais parce qu’on peut y lire les grands préceptes de l’Amérique républicaine, notamment sur les questions du féminisme, du travail, de la maternité et de l’argent. Si on y regarde de plus près, Breaking Bad n’est pas une série sur un trafic de drogues, mais sur la sécurité sociale et sur un système politique où les soins de santé sont un luxe qui fait rêver.

On peut multiplier les exemples, sachant que, de toute manière, toutes les séries (à commencer par les soaps les plus simples d’esprit) se plient facilement au jeu de l’analyse politique. Ne parlons pas des séries qui, plus frontalement, abordent les questions d’actualité internationale pour les intégrer à leurs intrigues, voire en faire leur argument principal. De A la Maison Blanche à House Of Cards, en passant par 24 heures chrono, Homeland, Borgen, Occupied, Baron noir – pour ne citer que celles-là -, les auteurs sont particulièrement inspirés par la mécanique du pouvoir et les effets de sidération sur le théâtre de la géopolitique. C’est exactement ce sujet – passionnant – qu’explore Dominique Moïsi dans son livre La géopolitique des séries qui se penche, entre autres, sur Homeland et House Of Cards. Politologue français, Moïsi montre aussi combien les séries historiques (Rome, Les Borgia, Les Tudors) sont pratiquement toujours l’illustration des jeux de massacre qu’impose la recherche du pouvoir, s’attardant longuement sur Game Of Thrones, série d’une puissance narrative bluffante, et sur Downton Abbey, magnifique récit autour des rapports de classes dans une Angleterre qui prend l’eau. Pour ce professeur sérieux, déjà auteur de La géopolitique de l’émotion, la passion pour les séries est née d’un constat familial. « Je devais donner un cours sur le triomphe de la peur, raconte Dominique Moïsi, et mes enfants m’ont fait remarquer que je ne pouvais pas parler de la peur dans le monde sans évoquer les séries télé. » Ces enfants, qui ont 32 et 35 ans, avaient bien évidemment raison.        

Dans votre livre, La géopolitique des séries, vous écrivez: « Comprendre le monde des séries télé c’est comprendre le monde tout court ».

Dominique Moïsi – Si vous suivez la guerre en Syrie, Game Of Thrones en est une introduction terrible. On se demande même si les membres de Daesh ne s’inspirent pas de la série, quand vous voyez les exécutions… Si vous êtes intéressé par la politique américaine, House Of Cards vous explique le triomphe de Donald Trump et les difficultés d’Hillary Clinton. Si vous êtes intéressé par le rapport au terrorisme des Etats-Unis après les attentats du 11 septembre 2001, Homeland en est la meilleure des introductions. Si vous êtes intéressé par la peur qu’inspire aujourd’hui la Russie, la série Occupied vous l’explique. J’essaie de montrer qu’entre le temps du monde et le temps des séries, il y a une rencontre.

« Je me demande si, pour les jeunes d’aujourd’hui, Game Of Thrones n’est pas une forme d’éducation sentimentale. »   

Qu’est-ce qui vous permet de dire que Game Of Thrones est une introduction à la guerre en Syrie?

D.M. – La complexité, le nombre d’acteurs. Pour comprendre le conflit syrien, il faut saisir l’importance de dix acteurs, au minimum. Les Iraniens, les Saoudiens, les Turcs, les Américains sont comme les familles dans Game Of Thrones. Comme dans la série, il n’y a pas un héros principal ou deux, il y en a une multitude qui font durer l’action sur la longueur… On serait tenté de dire qu’on est entré dans la saison 5 de la guerre en Syrie, et comme dans Game Of Thrones, il n’y a qu’un vainqueur – c’est la mort.  

La suite dans le Moustique du 20 avril 2016.

LA GEOPOLITIQUE DES SERIES, Dominique Moïsi, Stock, 198 p. 

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