Attentats: la Commission de tous les dangers

Les attentats ont révélé des dysfonctionnements inouïs de l’Etat. Le Parlement va donc enquêter, comme l’a fait la Commission Dutroux. Eclairage par les acteurs d’alors sur cet exercice à la fois nécessaire et discutable.

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Julie et Mélissa auraient pu être sauvées. C’est cette terrible vérité qu’a mise au jour l’enquête parlementaire qui s’est penchée sur les multiples couacs de l’affaire Dutroux. C’était il y a près de 20 ans. Et aujourd’hui combien de personnes auraient pu être épargnées parmi les victimes des attentats du 22 mars? C’est, en substance, sur cette question que se penchera une nouvelle Commission mise en place ce 14 avril. Elle est composée, proportionnellement à la représentation des groupes politiques, de 16 parlementaires: 4 N-VA, 3 PS, 2 MR, 2 VLD, 2 CD&V, 1 sp.a, 1 Ecolo-Groen et 1 cdH et est présidée par Patrick Dewael. Ces « enquêteurs » ont jusqu’au 31 décembre pour rendre leurs conclusions. Et c’est à peu près tout ce qu’on connaît d’elle pour l’instant.

Nul ne sait encore comment les parlementaires organiseront leurs travaux ni même de quoi on parlera exactement. Car le sujet est vaste, les causes multiples et les impairs nombreux. Comme pour l’affaire Dutroux. Et comme pour l’affaire Dutroux, la Commission « attentats » évoluera sur le fil d’une opinion publique inquiète pour sa sécurité et perplexe quant à ceux censés la leur garantir. Pour commenter cette performance de funambule, nous avons recueilli les réflexions et confessions de trois ex-membres de la fameuse Commission Dutroux qui, entre l’automne 96 et le printemps 97, tint le pays en haleine.

Olivier Maingain: « Ce sera un moment dangereux pour le pays »

Il y a vingt ans il était parlementaire fédéral FDF lors de la Commission Dutroux. Actuellement, il préside DéFI et, forcément, s’inquiète du délitement de l’Etat.

A quoi la commission des attentats du 22 mars doit-elle servir?

Olivier Maingain – Si elle se mue en un juge d’instruction cherchant les responsabilités individuelles ou collectives, on risque de glisser dans un débat partisan, conflictuel et finalement stérile. L’intérêt de cette commission est de faire une analyse des insuffisances à mon avis incontestables du fonctionnement de certains services d’Etat. Et ensuite, de proposer des réformes solides afin d’améliorer ces services censés assurer la protection de la population. On a l’obligation aujourd’hui de se demander si on peut admettre que des auteurs de faits terroristes, quasiment tous connus des services de police et de renseignements, ont pu échapper aux mailles du filet!

Si on remplace « terroristes » par « Dutroux », on est dans la même problématique qu’il y a 20 ans…

O.M. – Il y a 20 ans, nous avions mis en lumière des services de police qui vivaient enfermés dans leur autarcie et leur mode de fonctionnement immuable. Et nous avons fait en sorte que cela change, notamment grâce à la fusion des polices. Ce que révèlent les attentats, c’est le délitement de l’Etat. A force de déplacer le centre de gravité de l’Etat fédéral vers les Régions et les Communautés, on a complètement dévalorisé les fonctions régaliennes, notamment la justice et la police. Par exemple, la police fédérale assure de moins en moins la sécurité à Bruxelles, faute de moyens, et ce sont les polices zonales qui doivent s’en charger. Cette logique aboutit à une évidente perte d’efficacité…

La Commission « Dutroux » a montré qu’il était nécessaire de fusionner les polices. Pensez-vous que si la Commission « attentats » montrait qu’une refédéralisation des services de sécurité est indispensable, elle serait appliquée?

O.M. – Ces terribles attentats vont mettre tous les partis devant leurs responsabilités. Cette commission sera un test sur ce que l’on veut faire de la Belgique. Ceux qui feront le choix de s’enfoncer dans la logique confédéraliste seront des criminels en puissance. Ils vont à ce point affaiblir l’Etat que nous ne pourrons plus faire face – et l’Europe s’en inquiétera – aux menaces qui pèsent sur tout le continent et sur notre pays. Et je dis que dans ce cas-là, il y aura sans aucun doute une remise en cause par un certain nombre d’institutions, comme la Commission européenne ou l’Otan, de leur présence à Bruxelles, là où l’Etat est le plus faible. Ou alors, il faut mettre un stop institutionnel et rebâtir la capacité et l’autorité d’un Etat fédéral puissant.

La retransmission télévisée des travaux de la Commission Dutroux était-elle une bonne chose?

O.M. – Elle était nécessaire au regard de l’émotion populaire de l’époque. Il y a eu des dérapages. Mais s’il n’y avait pas eu cette diffusion télévisuelle, je crois qu’on aurait connu des mouvements insurrectionnels.

Et pour celle des « attentats »?

O.M. – C’est toujours le débat sur l’équilibre entre la transparence et l’efficacité. On ne pourrait en tout cas pas reprocher à la presse de relayer les comportements et la manière de travailler des parlementaires. C’est à ceux-ci de savoir comment ils veulent assumer leur mission et leurs obligations.

La transparence n’est-elle pas potentiellement dangereuse?

O.M. – Le rôle du président est essentiel: c’est lui qui doit savoir quand le huit clos est nécessaire. En ça, si c’est Patrick Dewael, je lui fais totalement confiance, c’est un parlementaire expérimenté. Il a fait partie de la Commission Dutroux. Il en a analysé les excès. Il saura trier ce qui doit faire l’objet ou pas d’une médiatisation. Mais je ne sous-estime pas les conditions aggravantes que la Commission « attentats », si elle ne maîtrisait pas ses travaux, pourrait générer, sur la perception du fonctionnement de l’Etat belge. Le jeu de la N-VA – et il a déjà commencé – sera de dire: « Voyez, c’est parce que cet Etat ne fonctionne plus qu’il faut aller vers le confédéralisme ». Il faudra donc que certains membres de la Commission isolent ce discours ou puissent en montrer la dangerosité.

C’est pour cela que vous auriez voulu en faire partie?

O.M. – Entre autres, oui. Ce sera un moment dangereux pour la Belgique, un moment-clé…

Les autres témoignages dans le Moustique du 20 avril 2016

 

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