Guillaume Durand: esprit libre

Il est arrivé à la télévision il y a juste trente ans. L'air de rien, Durand n'a pas seulement duré, il a aussi imposé son style: celui du journaliste post-soixante-huitard à la fois désinvolte et malin.

illu_1516_durand

La Cinq, France 2, LCI, Canal+ et, aujourd’hui, TV5Monde: Guillaume Durand n’a jamais vraiment pris le temps de s’installer. Attiré par les idées, le débat, Jean d’Ormesson, le tennis, Londres, le rock, Miles Davis ou Mitterrand, il s’est éparpillé dans un paysage audiovisuel qui a toujours eu du mal à le cerner. Après avoir publié La peur bleue – où il racontait ses années Canal+ avec une plume énervée – puis l’hommage avoué Il était une fois Françoise Sagan, il a opté pour un puzzle de souvenirs, d’anecdotes et de rencontres avec Mémoires d’un arythmique. Le point de départ: un foutu problème cardiaque, qui lui a donné envie de se raconter sur un faux rythme, pour expliquer à ses filles sa vraie vie, ses vraies passions mais aussi ses vrais drames – « Dans ce genre d’exercice, il ne faut surtout pas s’épargner, sinon c’est ridicule ». Il y passe de Bowie (« un génie post-moderne mais qui n’a pas changé la musique ») à Madonna (pour résumer, disons qu’il la hait), de New York à Saint-Germain-des-Prés, et du sport à l’art contemporain. Avec un tendre cynisme et une passionnante ironie, en s’excusant presque d’avoir un parcours aussi riche…

Ce livre évoque assez peu la télévision. Pourquoi avez-vous seulement effleuré l’univers qui vous a rendu célèbre?

GUILLAUME DURAND – La télé, c’est ma famille, mais ce n’est pas mon monde. Et j’y ai très peu d’amis. J’ai plus d’affinités avec Modiano, Mitterrand ou Led Zeppelin qu’avec le petit écran. C’est peut-être dû au fait que j’y suis arrivé un peu par hasard. J’y suis resté parce que je pouvais y assouvir ma passion, celle du journalisme. Et parce que je trouvais que la télé avait un côté fragile, délirant et approximatif, même dans sa vulgarité.

Vous trouvez la télévision vulgaire?

G.D. – Oui, bien sûr. Au début, elle était relativement bien éduquée, car elle était en lien direct avec l’université: il y avait des émissions musicales, littéraires et informatives. Après, dans les années 80, l’arrivée de Canal+ ou de gars comme Thierry Ardisson en a fait une sorte de confiture « tous fruits », c’est-à-dire qu’on faisait un plateau avec un intello, une pute et un chanteur, pour attirer un public plus large. Je me suis toujours senti mal à l’aise avec ça.

« Yann Moix peut avoir un côté irritant, voire violent, mais au moins, il apporte des points de vue intelligents. »

Pourtant, vous y avez participé: en rejoignant La Cinq de Silvio Berlusconi en 1986, puis en animant Nulle part ailleurs dans les années 90…

G.D. – Bien sûr. Mais rien de tout cela ne me fascinait. Il faut se remettre dans le contexte: quand La Cinq débarque, c’est le Berlusconi triomphant, la société du spectacle dans toute sa splendeur. Une chaîne gérée par des mecs qui ont fait Harvard, qui parlent cinq langues et qui sont beaucoup plus modernes que tous les gens de la télé de l’époque. C’était une période expérimentale, car cette chaîne-là allait à contresens par rapport à la télé grand public hyper-politisée. Du coup, j’ai eu envie de prendre un risque, en prenant les commandes du 20 heures. Et plus tard, Canal+, c’était difficile à refuser pour les mêmes raisons…

Si vous deviez vous jeter des fleurs, vous diriez quoi?

G.D. – Je suis le moins bon publicitaire de moi-même, mais j’ai quand même l’impression, aujourd’hui, d’avoir fait des choses marquantes. Le débat entre Mitterrand et Philippe Séguin (retransmis depuis la Sorbonne en septembre 1992) reste un grand moment de télé, qui a quand même eu comme conséquence la naissance de l’euro. J’ai participé à faire découvrir Michel Houellebecq quand il exaspérait l’establishment des prix littéraires et que personne ne s’intéressait à lui. Les audiences de la case Nulle part ailleurs n’ont jamais été aussi fortes qu’à l’époque où j’y étais. Et plus aucune émission littéraire n’atteint les chiffres de Campus…    

Quel est le plus gros défaut de la télé d’aujourd’hui?

G.D. – Je pense qu’elle manque de créativité. Les débats politiques sont un bon exemple, et je suis sûr que c’est valable aussi en Belgique. Le décor est moche, les discussions sont hyper-écrites et les vraies confrontations, inexistantes. Pourquoi se borner à mettre uniquement des journalistes et des politiciens? Pourquoi on n’invite plus des intellectuels ou des artistes, qui pourraient apporter une autre dimension? Avouez qu’un débat avec Poelvoorde, ce serait quand même plus épicé, non? Moi, c’est pour ça que je suis fasciné par les Anglais: ils ont à la fois le goût de la reine et le goût des punks. Il y a une forme de liturgie, mais qu’on peut faire exploser à tout moment. Chez nous, on reste dans une vision du monde de petits-bourgeois.

Et les émissions culturelles, elles, disparaissent en fin de soirée ou sur des chaînes moins regardées…

G.D. – Oui, mais heureusement, elles existent encore. Si vous regardez la télé dans des pays méditerranéens comme l’Espagne ou l’Italie, la culture est tout simplement absente. Aux Etats-Unis, n’en parlons même pas. Alors c’est vrai que les Bernard Pivot ou Eve Ruggieri font partie d’une autre époque, mais un gars comme Laurent Ruquier continue à recevoir des artistes qu’on ne voit pas forcément ailleurs. Et même si je suis contre le fait qu’il faille rendre des comptes à des chroniqueurs, la présence d’un Yann Moix est bénéfique à ce genre de programme. Il peut avoir un côté irritant, voire violent, mais au moins, il apporte des points de vue intelligents.

Donc, si on vous dit « Cyril Hanouna »?

G.D. – Eh bien non: il ne me dérange pas. C’est un gars relativement sympathique, et je n’ai pas de problème de principe sur le phénomène. Ceux qui s’amusent à le prendre pour cible oublient une chose: cette « télé de la déconne » existait déjà avec Christophe Dechavanne ou Jacques Martin. Mais les gens ont la mémoire courte…

Vous présentez aujourd’hui 300 millions de critiques sur TV5Monde, où l’actu politique est décortiquée par des journalistes de tous pays. Un concept fait pour vous…

G.D. – Oui, c’est un vrai plaisir de pouvoir animer une émission comme celle-là de nos jours. Parce que les bons concepts imaginés chez nous se font rares. Désormais, les patrons de chaîne se réfugient sur ce qui a d’abord fonctionné ailleurs, en essayant de trouver l’animateur-vedette ou le bon jury pour booster le produit. Des trucs qui en jettent vraiment, c’est comme les grandes stars du rock: il n’y en a plus qui émergent. Ça ne veut pas dire que c’était « mieux avant ». Je dis juste qu’on a arrêté de réfléchir. Alors que vous et moi, là, maintenant, si on se met à table et qu’on se met à cogiter, on va trouver un concept d’émission pertinent. Et s’il est bien pensé, il fonctionnera. On a un exemple frappant sur Canal+: Maïtena Biraben, au Grand Journal, aussi talentueuse soit-elle, exprime son art dans une solitude absolue, parce qu’il n’y a rien d’imaginatif autour d’elle… 

300 MILLIONS DE CRITIQUES

SAMEDI TV5MONDE 17H05

 

Plus d'actualité