Les médias face aux attentats

Au-delà de l'émotion, les drames sont aussi des moments-clés pour télés et radios.

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L’actualité n’a pas d’âme. Aussi touchés soient-ils, les journalistes ont vécu une période professionnelle lourde et parfois cyniquement satisfaisante. Au jeu de la réactivité, RTL sort gagnant, comme chaque fois. Côté audiences, personne n’a fanfaronné. Heureusement. Mais on peut reconnaître aux deux chaînes une même exigence de rigueur et de déontologie. Stéphane Rosenblatt, directeur général de la télévision à RTL-TVI, et Jean-Pierre Jacqmin, directeur de l’information et des sports à la RTBF, jettent un coup d’œil dans le rétro.

Quel bilan tirez-vous du traitement de l’info lors des attentats?

JEAN-PIERRE JACQMIN – Je suis très, très satisfait du travail accompli par les équipes. Pour leur mobilisation, pour leur capacité professionnelle à être fiables dans l’info et réactifs par rapport aux événements. Je salue aussi, qu’au travers de ces événements qui l’ont profondément marqué, l’ensemble de la rédaction est parvenue a conserver le professionnalisme requis. Nous nous sommes tenus à l’écart des rumeurs et avons agi rapidement. Dès mercredi soir, nous étions dans l’analyse et dans l’investigation pour comprendre ce qu’il se passait.

STEPHANE ROSENBLATT – Non seulement je suis satisfait – même s’il est difficile, vu la gravité de la situation et le bilan humain de parler de satisfaction – mais je suis extrêmement fier de la façon dont les équipes ont relevé cet énorme défi. Cette fierté vient de la qualité globale du traitement, dans des conditions extrêmement difficiles, avec une durée et une couverture inédites (puisqu’il s’agissait d’un événement se passant chez nous avec toutes les implications que ça représente en matière de production), un sens très fort de la responsabilité collective et individuelle, une justesse de ton à la hauteur de la gravité des choses, et un excellent travail journalistique global – pour l’ensemble des médias audiovisuels francophones belges. Car il n’y a eu aucune concurrence entre nous autour de ces événements. Chacun, que ce soit la RTBF ou nous, avons déployé la totalité de nos moyens avec le même sens des responsabilités et l’importance et la gravité de l’événement ont évidemment effacé toute notion de concurrence.

Que pensez-vous de la différence dans la manière de traiter les événements en France et en Belgique?

S.R. – Même si c’est un événement très proche pour eux parce que c’est la Belgique, la notion de responsabilité vis-à-vis de la sécurité, vis-à-vis des lieux, vis-à-vis des forces de l’ordre etc. n’est évidemment pas tout à fait la même que celle que nous avions. Il s’agissait de lieux que nous connaissons, de quartiers que nous connaissons, avec des déploiements de forces de l’ordre dans lesquels la sécurité de citoyens et la réussite d’opérations cruciales étaient en jeu… Ça nous parle, parce que ce sont des références à nous. Je pense que nous avons tiré la leçon, hélas, des expériences multiples précédentes, que ce soit les attentats de novembre, de janvier… Nous étions préparés, y compris en termes de déploiement, de suivi d’antenne, de responsabilités.

Pour les chaînes françaises, il est évident que l’effet de loupe sur Molenbeek, sur Forest ou Schaerbeek a été énorme. Des chaînes étrangères ont eu un effet de dramatisation d’autant plus grand que c’est loin de chez eux. Nous avons une responsabilité particulière vis-à-vis des gens concernés, qui sont nos concitoyens, et qui n’auraient pas accepté certains effets de cette surdramatisation. Mais ce que j’ai vu sur les chaînes étrangères c’était a posteriori, parce que sur le moment la seule attention que nous avions par rapport aux chaînes étrangères c’était de voir s’ils avaient des images que nous n’avions pas et pour lesquelles nous aurions pu faire appel à eux…

Quelles erreurs ont pu être commises?

J.-P.J. – Il n’y a pas eu d’erreurs factuelles. On a donné les premiers l’information sur les deux frères kamikazes, et toute une série d’info RTBF précises, recoupées, sourcées et vérifiées. Nous n’avons aucun regret.

S.R. – Par rapport à la dignité des blessés, des victimes, on a pris une position qui a été immédiate de flouter l’ensemble des victimes. On s’est tenus à cette ligne de conduite. En terme de ton et de décence, nos présentateurs ont eu une vraie cohérence de ton… Maintenant, sur des événements qui ont lieu sous vos yeux pendant de longues heures, il y a évidemment toujours des risques. Notamment dans les commentaires des experts, qui peuvent avoir à titre personnel telle ou telle appréciation ou émettre telle hypothèse qui s’avère juste ou infondée a posteriori. C’est un peu la règle de ce genre de situation. La perfection n’est pas de ce monde et au moment des bilans je crois que personne ne peut revendiquer à 100 % de ne pas avoir commis d’erreurs. Mais j’ai entendu peu de critiques et aucune sur le travail des journalistes.

Comment éviter les pièges de l’exercice et conserver rigueur et déontologie?

S.R. – On doit exercer avec rigueur son métier en se rappelant des règles de base: le recoupement de l’information, la maîtrise, le sang-froid, un ton mesuré… Le choix juste des mots, dans ces cas-là, est perçu de façon décuplée par le public, mais ce n’est pas simple quand on est pris à la gorge, quand tout le monde est interpellé, pris par ce qui se passe, inquiet pour ses proches.

Si on regarde la manière dont le 11 septembre a été traité, la couverture d’événements ici, chez nous, qui pourtant sont beaucoup plus lourds à couvrir parce que c’est de la production locale, on voit que beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, y compris en terme de maturité. Les rédactions avaient prévu leur organisation, les choses ont été faites avec beaucoup de sang-froid.

J.-P.J. – Nous avons donné priorité à l’information « maison ». Dans la foulée des attentats de Charlie Hebdo et du 13 novembre, et on a aménagé leur temps de travail pour qu’ils puissent nous informer en radio, en télé et en web et nous alimenter avec les propres informations que ces journalistes ont obtenu via leurs sources directes. C’était « plus facile » que de se fier aux informations de tel ou tel média ou réseau social. Nous étions dans l’action et pas dans la réaction.

Plusieurs fois, la police a demandé aux médias de rester silencieux sur le déroulement de certaines opérations. Quel regard portez-vous sur cette situation?

S.R. – On connaît les critiques faites aux médias à l’époque de la prise d’otages de l’hyper casher à Paris. Le moment où la justice a pu demander, de manière plus ou moins explicite, de ne pas mettre en péril le déroulement des opérations, nous savions de quoi ils parlaient, puisque nous avions ces références…

J.-P.J. – Un dialogue franc et sincère doit s’installer entre les rédactions et la police. Chacun doit pouvoir exposer ses arguments. Les forces de l’ordre nous informent quant aux risques pour les vies humaines (policiers ou civils). Pour traiter l’information en cours, nous veillons donc à ne pas dévoiler la localisation précise des endroits où les événements se déroulent. Par rapport à la cache de Forest, les perquisitions ont eu lieu le vendredi après-midi, près d’une école. Les règles de prudences s’imposaient donc. Le magazine français l’Obs a dévoilé ces informations mais je ne veux pas faire leur procès. Leur source ne les a peut-être pas informés qu’un établissement scolaire se trouvait à proximité.

Êtes-vous satisfait en termes d’audience?

J.-P.J. – Parler de satisfaction ne me paraît pas correct compte tenu des circonstances. Nous avons fait notre travail et celui-ci a été suivi de manière conséquente par le public, non pas dans une vision de part de marché mais dans une vision d’information. Qui est en haut de l’échelle, ça n’a pas d’importance… même si nous pourrions nous réjouir!

S.R. – Globalement on a été les plus suivis mais il était hors de question de se lancer dans une polémique sur l’audience parce que c’était indécent.

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