Cyril Lignac: Tomates, croquant, people et cuisine bogosse

Omniprésent, idole des amateurs de "croquant-gourmand", vrai personnage médiatique, il est le chef qui a le mieux tiré profit de son image et de ses avantages

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Être dans l’air du temps, c’est aussi être présent dans le langage courant. Depuis Cyril Lignac, plus personne ne dit d’un plat qu’il est riche et savoureux mais, avant même de l’avoir goûté, que « c’est gourmand ». Ne parlons pas du « croquant » qu’il met à toutes les sauces ou de la préparation d’une recette qui oblige l’exécutant, non pas à « faire », mais à « être sur » comme dans « on est sur une petite émulsion de betterave rouge » ou « sur un carpaccio de mangues ». Etre dans l’air du temps, c’est aussi avoir sa marionnette aux Guignols – preuve que votre existence compte dans le paysage – et celle de Cyril Lignac est parfaite. De tous les chefs qui ont profité de la vogue des émissions culinaires, il est sans aucun doute celui qui a le mieux géré son ascension médiatique, développant sa petite entreprise (plus si petite d’ailleurs) autour d’une image de beau gosse à accent derrière laquelle se cache un patron dur et exigeant. Là où les autres – Thierry Marx, Philippe Etchebest, Jean-François Piège… – avancent leurs pions ici ou là, Cyril Lignac a décidé d’occuper tout l’espace.

A la télé (Top Chef, Le chef en…, Qui sera le meilleur pâtissier…), dans l’édition (tous les livres de cuisine à son nom affichent sa photo en grand sur la couverture), dans ses restaurants parisiens (il en gère trois, Le Quinzième, Le Chardenoux, Aux prés), dans ses pâtisseries (quatre à Paris), dans la presse (où il est traité à la limite du phénomène de société) et même dans la presse people qui suit la chronique de ses amours au jour le jour – avec Cécile de Ménibus, Marie Drucker et maintenant Sophie Marceau. Régulièrement à la une des magazines, Lignac visiblement attire du peuple, fait vendre et inspire des titres à l’ancienne. La preuve par Gala: « Cyril Lignac et Sophie Marceau, les coulisses d’un coup de foudre ». Et par Voici: « Sophie Marceau, Cyril Lignac lui redonne le sourire ».

« Lignac redonne confiance aux ménagères. Comme Watelet, qui rate une recette sur deux. Les gens peuvent s’identifier. » Eric Boschman

On oubliera le peu de maîtrise de sa première mèche qui le donnait partant pour un remake d’Hélène et les garçons, mais son look soigné – barbe de quatre jours taillée au cordeau, petits bracelets amulettes, ventre plat, à se demander s’il finit ses assiettes – en fait une parfaite icône pour jeunes filles en fleurs. Une conjugaison d’éléments (une stratégie?) qui, aux yeux du grand public, le fait passer pour le cuisinier le plus télégénique mais aussi pour l’un des plus doués de sa génération. Une réputation construite sur des images de plats vus à la télé et nourrie par toutes sortes de fantasmes, sachant que, parmi les millions de téléspectateurs qui le suivent dans ses émissions, peu ont déjà goûté sa cuisine.  

Monté à Paris de son Aveyron natal, Cyril Lignac (38 ans) a commencé petit, mais se déplace aujourd’hui en Porsche et se délasse en jouant au polo. Des habitudes B.C.B.G. assez éloignées du milieu dont il est issu (père menuisier, mère infirmière), mais des signes de réussite qu’il ne tient pas à maquiller, lui qui milite pour la simplicité et le bon sens paysan. A 23 ans, il entre chez Alain Passard à Paris, première étape d’un long parcours qui le mène jusqu’à son premier restaurant gastronomique – Le Quinzième, ouvert en 2005 – et sa première étoile au Michelin décrochée en 2012, malgré une bifurcation insolite vers les pompiers de Bordeaux où le chef a longtemps été volontaire.

Cuisine et dépendances

Entre-temps, au plus fort de la période bling-bling d’un Paris enflammé par la fièvre people, il sera passé par les cuisines de La Suite, un endroit géré par David et Cathy Guetta où M6 le repère… Le reste, comme on dit, c’est de l’histoire. Et beaucoup de travail et de discipline. Car si les chefs d’aujourd’hui ont rendu la cuisine sexy et sont, à peu de chose près, considérés comme les nouvelles rock stars, si leur capital sympathie joue sur la corde du cool, le boulot derrière l’image est immense et stressant. D’où la rigueur du garçon qui sait sourire à l’écran et tenir ses équipes avec un art du management moins télé-friendly.

« Cyril Lignac arrive après la période Maïté et suit l’arrivée de Jamie Oliver, explique le Belge Pierre Marcolini, qui le connaît bien et l’a souvent côtoyé sur les émissions de cuisine. C’est un type qui donne envie, c’est un exemple. Il y a des jeunes qui se retrouvent en lui. Un peu comme ces gamins qui s’identifient aux stars du football et qui se disent: « Pourquoi pas moi? » Cyril, c’est un gars qui a commencé avec rien et qui, sans être à la tête d’un petit empire, se débrouille très bien dans son entreprise. Mais comme n’importe qui de célèbre, il ne peut pas toujours faire tous les selfies qu’on lui demande à tous les coins de gare. Et puis, il utilise aussi son image pour des campagnes contre la malbouffe, il se déplace dans les écoles… »  

La suite de notre dossier dans le Moustique du 23 mars 2016

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