Underworld: « On refuse de vivre dans la peur »

Réponse optimiste au climat anxiogène ambiant, le nouvel album du duo anglais est aussi une belle histoire d'amitié

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C’est un événement, un bond dans le temps. Après trente ans de vie commune, Karl Hyde et Rick Smith s’offrent une seconde jeunesse. Planqués derrière la palissade d’Underworld, les deux hommes ont marqué les années 1990, rythmé les plans-séquences du cultissime Trainspotting et fusionné les genres avec style. Pop, trance, new-wave et techno: c’est leur recette du bonheur, de l’hymne Born Slippy et de disques incontournables (« Dubnobasswithmyheadman » en 1994).

Dans la foulée de collaborations avec Danny Boyle ou Brian Eno et du soundtrack de la cérémonie de clôture des J.O. de Londres, Underworld relance la machine à tripper. Perché au sommet d’un hôtel bling-bling, Karl Hyde aborde le début de soirée en toute décontraction. Il reçoit Moustique dans sa suite et évoque l’album du retour: « Barbara Barbara, We Face A Shining Future ». En neuf morceaux (de bravoure), le duo retrouve sa splendeur et l’amour du risque. Une belle histoire pour un grand disque.

Les médias présentent « Barbara Barbara, We Face A Shining Future » comme une renaissance. C’est le bon mot pour évoquer votre retour aux affaires?

Karl Hyde – Je n’ai pas envie de parler de renaissance. Pour moi, ce disque est un acte de naissance. Pour le concevoir, Rick et moi avons laissé tomber nos armures. On s’est ouverts l’un à l’autre. Sans dissimuler nos émotions. Pour Underworld, c’est un grand moment de l’histoire. Après trente-six ans de carrière, on devrait être blasés, complètent lassés l’un de l’autre. On devrait voyager dans des voitures séparées, voler dans des avions différents… Mais non. Le temps semble nous rapprocher. Humainement, nous n’avons jamais été aussi proches.

Six ans après votre dernier album en commun, avez-vous changé vos habitudes de travail?

K.H. – Pour la première fois de notre carrière, nous avons composé un disque à deux. Ce que je veux dire par là, c’est que nous l’avons vraiment fait ensemble, dans la même pièce. Par le passé, Rick préparait des beats et fignolait de la musique dans son coin. Puis, je débarquais en studio. Je posais ma voix sur les morceaux et j’ajoutais quelques parties de guitare. Après, on vaquait chacun à nos occupations. Quelque part, on formait un faux duo. Cette fois, on a bossé main dans la main. Comme un vrai groupe. On s’est retrouvés chaque matin en partant d’une page blanche. Ça nous a permis d’enregistrer ce qui nous excitait dans l’instant. On a fonctionné comme ça pendant un mois. Ce mode opératoire nous va comme un gant. A tel point que je me demande pourquoi on n’a pas fonctionné comme ça plus tôt. Ce disque témoigne de nos envies communes. On a pris tellement de plaisir en l’enregistrant que, finalement, le plus dur a été de s’arrêter.

Qui est cette Barbara qui donne son titre à l’album?

K.H. – Barbara est la maman de Rick. La phrase qui donne son titre à l’album a été prononcée par son papa. Quelques heures avant de rendre son dernier souffle, il a glissé ces mots dans l’oreille de la mère de Rick. Il était terriblement malade et, pourtant, plein d’espoir. C’était sa façon à lui de relativiser, d’accepter tout ce qui allait arriver. Quand Rick m’a raconté cet épisode, je lui ai répondu qu’on tenait le titre du nouvel album. On a aussi transposé cette déclaration à notre relation au sein d’Underworld. Comme Rick et moi formons un vieux couple, on ne peut s’empêcher de redouter le futur. Ce titre, c’est une façon de dire qu’on repart hyper-confiants, regonflés à bloc.

« Ce n’est pas un disque du retour, mais celui d’une naissance. »

Ce titre est une décharge d’optimisme dans un monde traversé par la guerre, le doute et les crises en tout genre. Peut-on parler de paradoxe?

K.H. – La vérité, c’est qu’on se complaît à craindre l’avenir. Je suis conscient des malaises politico-religieux. Londres est déjà passé par plusieurs vagues d’attentats. Je comprends ce qui se passe. J’ai connu ça. D’ailleurs, à quelques minutes près, une poubelle piégée m’explosait à la figure. J’ai juste quitté le mauvais endroit au bon moment… Cela étant, je suis sûr d’une chose: chaque être humain aspire au bonheur. Je n’accepte pas de vivre dans un monde oppressant. Pour moi, les médias ont une part de responsabilité là-dedans. Aujourd’hui, ils n’informent plus les gens. Ils leur font peur. Quand je me réveille le matin, je suis en forme, motivé et joyeux. Mais si j’allume la radio, je vais entendre les infos. Et ça va me faire flipper. C’est comme ça tous les jours. Nous sommes manipulés, conduits comme des moutons sur le chemin de la peur. Je refuse de vivre comme ça.

Depuis votre travail sur le film Trainspotting, vous êtes toujours restés très proches du réalisateur Danny Boyle. Avez-vous prévu de signer la bande-son d’une de ses prochaines productions?

K.H. – Rien de précis pour l’instant. Le fait est que Danny Boyle est un ami. On adore travailler avec lui. Il est positif, clair dans ses directions et, surtout, il comprend les personnes avec lesquelles il bosse. J’espère qu’on va mettre quelque chose sur les rails. Là, on se concentre sur la sortie du nouvel album. C’est assez frustrant. Car, depuis que nous avons terminé l’enregistrement, on n’arrête pas d’être sollicité pour des collaborations. Des trucs de dingues. Chaque semaine, le téléphone sonne. On dirait un sketch: dring-dring. « Voudriez-vous faire cela avec nous? »  Et, à tous les coups, on refuse pour se focaliser sur Underworld.

Seriez-vous d’accord de dire que « Barbara Barbara, We Face A Shining Future » est votre meilleur album?

K.H. – C’est une question piège. Et, vu de l’intérieur, c’est sans doute une question sans réponse. Ce disque est le reflet d’une relation de travail, d’une histoire d’amitié. Il enferme tout ce que nous avons construit pendant un an. Il marque un tournant. En l’enregistrant, on a évacué de nombreuses frustrations. Les ténèbres ont laissé place à la lumière. S’agit-il pour autant de notre meilleur disque? Ce n’est pas à nous de le dire, mais au public d’en décider.

Le 30/3 au Cirque Royal, complet.

Le 16/7 au Dour Festival.

 (sortie le 18/3)

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