La course au soleil artificiel

Une énergie illimitée, sans risques pour l'homme et l'environnement. C'est la promesse de la "fusion nucléaire", qui se produit naturellement dans le cœur du Soleil et des étoiles. Aujourd’hui, cet idéal scientifique renaît de ses cendres.

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Un vent glacial balaie les rues d’Astana, nouvelle capitale surgie des steppes kazakhes. Côté pile: des gratte-ciel futuristes, un palais présidentiel calqué sur la Maison Blanche et le Khan Shatyr Entertainment Center, une gigantesque galerie commerçante en forme de yourte nomade, 102 mètres de haut, piscine couverte et plage artificielle sous le toit. Côté face: des kolkhozes abandonnés, des goulags en ruine et d’anciennes zones nucléaires. Et dans ce décor improbable, surgi des ruines de l’Union soviétique, un petit restaurant.

Seul à table, menton carré et visage buriné par le froid, Vladimir Shkolnik rêve d’un monde meilleur où « l’uranium, tracé et recyclé, ne serait plus une source de conflits ». Le Kazakhstan caresse un autre rêve: devenir un acteur majeur de la « renaissance » nucléaire mondiale. Ancienne sommité scientifique de l’URSS, devenu responsable du programme nucléaire du Kazakhstan, Shkolnik sait de quoi il parle. « C’est un problème mondial. Personne ne pourra empêcher les Chinois et les Indiens de consommer plus d’électricité. D’ici à 2030, près de 500 centrales vont être construites dans le monde. Les risques vont donc augmenter. La seule issue? Que l’homme apprenne à libérer l’énergie des étoiles pour l’utiliser à ses fins. »

Au fond de ses yeux bleus en amande, on scrute le grain de folie. Mais l’ex-docteur en physique, devenu ministre de l’Énergie, tape du poing, sort un vieux calepin et se met à crayonner. Le docteur en physique est sûr de son trait: « Cet espèce de gros donut, là, c’est un tokamak. Une machine à confinement magnétique. Cela fait 60 ans que les Russes savent comment fabriquer, sur terre, un « soleil artificiel » ». Le nucléaire quasi propre et autosuffisant serait donc possible? L’homme allume une cigarette. Sous une volute de fumée, il finit par lâcher, sourire en coin: « Le nucléaire, c’est un monde impitoyable où quelques grandes entreprises se livrent une compétition sans merci. Or le jour où l’on maîtrisera enfin la fusion nucléaire, il n’y aura plus de déchets radioactifs, plus de guerres pour le pétrole. L’énergie sera illimitée! »

C’était en 2011. L’année de la catastrophe de Fukushima. Cinq ans plus tard, à plusieurs milliers de kilomètres des steppes kazakhes, les étoiles synthétiques se mettent enfin à briller. Deux laboratoires, deux donuts, deux nations. Et un seul Graal: la course au premier réacteur de fusion nucléaire contrôlée. L’événement est presque passé inaperçu, mais début février, des physiciens du tokamak EAST, à Hefei, en Chine, ont franchi une étape majeure dans leurs recherches: durant 102 secondes, ils sont parvenus à maintenir en éveil un plasma de 50 millions de degrés. « C’est trois fois plus chaud que la température du cœur du Soleil. Cela dit, des plasmas de 170 millions de degrés ont déjà été créés dans d’autres tokamaks, fait remarquer Vincent Massaut, le directeur adjoint du Centre d’étude de l’énergie nucléaire de Mol (SCK-CEN). Mais le maintenir aussi longtemps, c’est un sacré exploit. Surtout pour un pays qui ouvre une centrale au charbon par semaine et compte 20 centrales nucléaires en cours de construction! »

À quelques jours d’intervalle, le 3 février dernier, c’est la technologie cousine du tokamak, le stellarator, qui a rallumé la mèche du futur nucléaire « vert ». Sa particularité: d’étranges bobines tordues entourent le saint des saints, dans lequel circule le plasma. Au bord de la mer Baltique, à Greifswald, en Allemagne, le stellarator Wendelstein 7-X a créé son premier plasma d’hydrogène. Température ambiante: 100 millions de degrés. Un four infernal, traversé par des champs magnétiques d’une intensité inouïe. Et si le phénomène a duré moins d’un quart de seconde, il s’agit, pour Angela Merkel, venue inaugurer le stellarator, d’une « seconde d’éternité ».

C’est que la chancelière allemande, physicienne de formation, n’en est pas à son premier coup d’essai. En décembre, elle avait déjà lancé des tests de fusion à l’hélium… plutôt réussis. Dans cette nouvelle expérience, les physiciens de l’Institut Max-Planck de physique ont bombardé des atomes d’hydrogène lourd avec des micro-ondes. Résultat: les électrons se sont mis à chauffer jusqu’à 7 fois plus fort que le cœur du Soleil. L’objectif final: produire un plasma stable durant 30 minutes, une nécessité pour obtenir des réactions de fusion efficaces…

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