Rita Henkinet: une mère en procès

Les faits sont établis et jugés devant la cour d’assises de Liège: Audrey et Arnaud, deux jeunes handicapés, ont été tués par Rita Henkinet. Les motifs sont moins clairs: le geste d'amour d'une maman ou le désespoir d'une femme.

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Le samedi 2 mars 2013, à 16h20, la police locale de Liège débarque dans une habitation de la rue Sergent Merx, à Liège. Les corps sans vie de deux jeunes handicapés y ont été retrouvés. Il s’agit d’Audrey et Arnaud Granville, âgé de 26 et de 24 ans. Leur mère, Rita Henkinet, gît inconsciente sur un matelas posé au sol, entre les lits de ses deux enfants, à côté d’une bouteille de whisky. Elle avouera quelques jours plus tard avoir mis fin à la vie de ses enfants et avoir souhaité partir avec eux.

C’était il y a trois ans pratiquement jour pour jour. Sur le banc des accusés de la cour d’assises de Liège, Rita Henkinet apparaît aujourd’hui amaigrie. Elle porte un gilet blanc étroit sur une jupe droite. Ses cheveux noirs mi-longs sont retenus par un fin serre-tête. La salle d’audience est comble, principalement des étudiants. Tous assistent au déroulé en photos de la reconstitution du crime.

Des policiers y jouent le rôle d’Audrey et Arnaud. On les voit à table avec leur maman, en train de manger des tartines. Il est environ 18 heures. Audrey a mal au ventre, elle monte se reposer un peu. Arnaud reste en bas avec sa mère. Il joue sur l’ordinateur, il dessine. Il réclame un dessert. Sa mère lui dit qu’il en aura quand sa sœur sera redescendue.

Rita prend dans un tiroir un sac en plastique contenant des médicaments servant notamment à soigner sa dépression et les troubles mentaux de sa fille. Elle les écrase au pilon dans un bol puis verse le contenu dans des pots de crème au chocolat. Elle les place dans des tasses en porcelaine. Une rose pour Audrey, une verte pour Arnaud.

Les enfants montent se coucher. Elle fait un bisou à chacun, redescend, fait du rangement puis travaille son crochet à la table de la salle à manger. Vers 23 heures, Rita décide d’administrer à ses enfants une nouvelle dose de médicaments, accompagnée de whisky. Vers 4 heures, ils respirent encore. Rita saisit alors le plaid qui leur sert parfois de doudou, elle l’applique sur le visage d’Audrey, lui dit qu’elle l’aime très fort, que ses douleurs vont cesser. Puis vient le tour d’Arnaud. Elle redescend dans la cuisine et se prépare la même mixture. C’est un peu râpeux. Elle avale également un pot de crème au chocolat. Elle se réveille le lendemain aux soins intensifs de l’hôpital de la Citadelle à Liège, là où elle avait exercé en tant qu’infirmière pendant des années.

Soif de contrôle?

Me Alexandre Wilmotte se souvient de ce moment où Benoît Henkinet, le frère de Rita, l’a appelé pour lui demander de défendre sa sœur. « Je rentrais en voiture d’un week-end avec des amis, explique-t-il face aux jurés. J’ai demandé au conducteur de s’arrêter. J’ai tout de suite compris que l’affaire était grave et complexe. J’en fais part à mes amis et le débat s’est installé. C’est le genre de dossier où tout le monde a un avis.« 

Peut-on comprendre le geste de cette mère comme un acte d’amour, comme elle l’explique? Rita Henkinet s’est exprimée dans plusieurs médias pour justifier son désir de mettre fin à la vie de ses enfants et à la sienne. Devant la cour, elle relate à nouveau son parcours difficile depuis la naissance de ses enfants. Audrey et Arnaud voient le jour à 15 mois d’intervalle. Ils sont diagnostiqués infirmes moteurs cérébraux pratiquement en même temps.

Les enfants sont placés dans des institutions spécialisées. Les photos d’albums qui défilent sur l’écran montrent une vie parsemée de moments de bonheur: les goûters d’anniversaire et les Noël en famille, les vacances en Bourgogne, une excursion à la ferme. Des dessins et des peintures d’Arnaud montrent son grand talent. Il fréquentait l’académie. Il faisait de la céramique, était capable d’écrire, d’utiliser un GSM. Il pouvait faire ses courses.

« Arnaud était un soleil, un grand sourire », décrit Rita. Il venait d’intégrer un studio supervisé par l’institut Thiniheid. Il avait une petite amie. La mère de famille critiquait fréquemment les méthodes du home, estimant qu’elles n’étaient pas « adéquates ». Aurait-elle mal supporté de perdre le contrôle sur son fils?

Audrey était moins autonome que son frère. Atteinte d’autisme, elle s’exprimait difficilement. Elle souffrait aussi de problèmes digestifs. En 2009, suite à une péritonite, sa santé physique et psychique s’est fortement dégradée. Elle régressait, commençait à boucher les toilettes, à ranger du linge mouillé dans l’armoire. Elle était angoissée et n’osait plus rentrer chez sa maman, là où sa péritonite était survenue. Cette même année, Rita a elle aussi subi des problèmes gynécologiques nécessitant une opération.

« Amour, respect, dignité »

C’est à ce moment qu’intervient le point de rupture. La mère de famille tombe en dépression et cesse de travailler. Elle commence à stocker des médicaments. « Une maman, ça fait des réserves », commente l’accusée. En janvier 2013, Rita Henkinet demande à son médecin traitant d’euthanasier ses enfants. Appelée à la barre, le Dr Michotte lui explique qu’Audrey et Arnaud ne sont pas en fin de vie, qu’il s’agirait d’un assassinat. Le médecin en informe des responsables de l’institution qui encadre les jeunes. Ceux-ci ont la même réaction scandalisée.  

Le psychiatre de Rita Henkinet la décrit comme une femme « ni psychotique, ni psychopathe, affichant un grand sens de la culpabilité et un fond de névrose obsessionnelle ». Elle a été élevée dans la tradition catholique, deuxième d’une famille de cinq enfants où régnaient « l’amour, le respect et la dignité », selon les mots de Rita prononcés à la barre. Ces trois mots apparaissent aussi sur le faire-part de décès écrit par Rita et laissé sur la table de la salle à manger. Tout comme dans le livre écrit par son frère Benoît: L’indicible passe par le sensible.

SMS de Rita à son frère: « Je pense que ce soir nous allons partir en voyage ».

Benoît Henkinet a d’abord été inculpé pour non-assistance à personne en danger, avant de l’être pour assassinat lui aussi. Plusieurs éléments indiquent qu’il était au courant des projets de sa sœur. Il avait lu la longue lettre où Rita décrivait ses difficultés et la manière dont elle comptait y mettre fin. Le soir du 1er mars, il a reçu ce SMS de sa sœur: « Je pense que ce soir, nous allons partir en voyage ». Vers 5 h du matin, alors qu’Audrey et Arnaud viennent d’être étouffés par leur mère, il reçoit un autre message proposant de venir prendre le goûter le lendemain. Un code indiquant que tout était fini.

Rita souffrait d’une extrême solitude. Elle ne voyait pratiquement que son frère et son père. Au matin du 2 mars, ceux-ci la retrouvent non pas décédée mais profondément endormie. Ils n’appelleront le médecin traitant que vers 16 h. C’est lui qui contactera la police. « Nous sommes une famille très unie », dira d’une voix grave Benoît Henkinet. A la vie, à la mort. Le procès est toujours en cours. Verdict dans quelques jours.

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