Guerre: le viol plus « efficace » qu’une arme

Le viol comme "tactique de guerre" fait peut-être encore plus de dégâts qu'un massacre… Car il fait souffrir la victime et toute sa communauté sur le long terme. Explications d'une psy.

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Mireille Monville est psychologue au département de psychologie traumatique et victimologie de l’ULg. En 2014, avec une collègue, elle s’est rendue à l’hôpital de Panzi, dans le Sud-Kivu (république Démocratique du Congo), dirigé par le très charismatique Dr Mukwege. Ce spécialiste mondial de la chirurgie obstétrique réparatrice après un viol et/ou des mutilations est le personnage central du film de Thierry Michel et Colette Braeckman « L’homme qui répare les femmes. La colère d’Hippocrate », (photo) Magritte du meilleur documentaire 2016.

Il y a des choses, disait le Dr Mukwege, auxquelles même un oeil de chirurgien ne peut s’habituer. Il y a des choses auxquelles même l’oreille d’une psychologue ne peut s’habituer? Vous étiez préparées à ce que vous alliez voir et entendre à l’hôpital Panzi?

Mireille Monville – Intellectuellement, on sait. Mais quand on rencontre directement les victimes, la réalité vous rattrape en pleine face. Le premier jour, on a rencontré une petite fille de cinq ans qui avait été violée et mutilée génitalement. Ces mutilations qui sont ajoutées la violence du viol, sont très frappantes dans cette région. De plus en plus de toutes petites filles sont enlevées, violées et mutilées. Des bébés de trois mois parfois. Des mutilations gravissimes pour certaines. A l’hôpital Panzi, ils s’efforcent de reconstruire même chez des toutes petites filles. Là, en plus du viol, on cherche à empêcher qu’elles puissent porter un enfant plus tard.

Dans le cas du viol utilisé comme « arme de guerre », il n’est plus un dommage collatéral des conflits, mais un instrument de nuisance à part entière……

M. M. – Il y a quelques années, nous avons pris en charge des réfugiés du Kosovo et il y avait parmi ces victimes des femmes, des enfants qui ont subi des viols de guerre, des séquestrations. On ne peut peut-être pas dire que ces viols reposaient sur le même principe ou sur la même logique. Mais dans les deux cas, ce sont des viols qui servent d’armes de guerre. Tuer l’enfant devant les parents. Violer une fille devant son père, devant sa mère, devant la faille, le mari. On veut toucher à l’essence même de ce qu’est la personne. Et, par elle, de toucher la communauté, parce que ça délie véritablement les liens communautaires. C’est une façon de massacrer la communauté plutôt que de la « tuer ».

En terme de terreur, ces viols sont presque plus « efficaces » pour faire reculer des populations ou obtenir ce que l’on veut que des exécutions?

M. M. – Oui, parce qu’ils jouent sur la honte, l’humiliation. Celles des victimes, mais aussi celle des hommes qui n’ont pas « su » les protéger. C’est en quelque sorte une arme de destruction massive parce qu’elle vient toucher à l’essence de l’individu, à l’essence de la famille, à l’essence de la communauté. Et quand ça dure depuis très longtemps comme c’est le cas au Sud-Kivu, depuis plus de vingt ans, ça ne répond même plus à une « logique ». On pourrait se dire qu’on est encore dans une logique guerrière, etc. Mais là, « à force », ça délie tellement les choses, cela crée une forme d’impunité généralisée. On ne sait plus très bien qui est l’ennemi et qui ne l’est pas. Ça détruit l’humanité de toute une région. Je détruis, mais je laisse en vie, en état de survie ces enfants, ces jeunes femmes, ces femmes. C’est presqu’un projet trans-générationnel… Et avec le temps ça finit par ne plus avoir de logique.

Au point, en tout cas au Sud-Kivu, que les violences sexuelles finissent par se propager, comme une contagion, à la société civile, au sein même des familles…

M. M. – C’est ça qui est doublement affreux dans ce genre de situation. Avec le temps, – et ici on parle de plus de 20 ans! – la société n’ayant plus de repère, c’est un danger, effectivement. On se retrouve dans une situation… Je ne dirais pas de banalisation, mais plutôt que le viol fait partie de l’ordre du possible. C’est une possibilité. On pourrait parler de sociopathie: vivre sans foi ni loi. Les gens savent que c’est transgressif, mais c’est comme si on se permettait davantage cette transgression. Ça complique encore les choses et cela rajoute à l’horreur…

Retrouvez notre dossier « Corps de femmes, champs de bataille » dans Moustique.

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