La Trêve: elle a tout d’une grande

Les séries belges sont rares, et souvent cheap comme un bistrot de gare. L'équipe de La trêve s'est payé le luxe de suivre ses ambitions, au lieu de pleurer sur son budget. Résultat, un polar impeccable de haut vol.

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Tout commence un dimanche à Heiderfeld, dans un petit patelin ardennais écrasé par la forêt. L’inspecteur Yoann Peeters (Yoann Blanc) est en pleine installation. Il revient dans le village de son enfance avec sa fille adolescente, Camille (Sophie Breyer). La quarantaine fatiguée, il a le sourire rare et de la tension dans le regard. Un homme pas facile, meulé par les épreuves. A Heiderfeld, il vient chercher de l’oxygène et un nouveau départ, loin des horreurs citadines. Pas de chance. Son nouveau collègue, le jeune lieutenant Sebastian Drummer (Guillaume Kerbusch), l’appelle à l’aide. On a trouvé dans la Semois le corps de Driss Assani, un joueur de foot togolais de 22 ans, membre de l’équipe locale. Décidé à réapprendre à vivre au fil d’affaires plus légères, Peeters n’est pas prêt à mener l’enquête sur la mort d’un homme. Il n’a malheureusement pas le choix. A l’exception de la bourgmestre, Brigitte Fischer (Catherine Salée), les habitants du village se taisent, méfiants. Peeters n’a pour l’aider que son jeune collègue inexpérimenté et son amie Inès Buisson (Anne Coesens), avec qui il a vécu jadis une belle histoire…

La genèse

Dans les faits, tout a commencé bien plus tôt. Le projet de Matthieu Donck, Stéphane Bergmans et Benjamin d’Aoust, les scénaristes trentenaires de La trêve, a été sélectionné en octobre 2013 après un appel d’offres lancé par la RTBF, via le Fonds FWB-RTBF pour les séries belges. Ce fonds entend soutenir le développement et la production de séries belges francophones, qui expriment l’identité belge à travers des histoires universelles – il faut bien tenter de les vendre à l’étranger. Les projets doivent répondre à un cahier des charges commun et très précis, qui définit notamment la longueur des séries (dix épisodes de 52 minutes), la durée de tournage (entre 60 et 70 jours) et le montant de l’aide financière (1.176.000 euros). Le comité de sélection tient compte ensuite de la qualité scénaristique, des aspects culturels, techniques et budgétaires, dans l’objectif d’une diffusion en prime time sur La Une.

La trêve est la première production née de cette « filière ». Et la qualité de la série en fait un exemple et déjà un formidable succès pour l’initiative conjointe de la RTBF et de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Jean-Paul Philippot, administrateur délégué de la RTBF: « Au générique, on voit défiler le nom de ceux qui vont faire parler d’eux en Belgique et à l’étranger. C’est une fierté et un plaisir de travailler avec eux. Je suis content qu’on ait trouvé des scénaristes, des acteurs, des techniciens et qu’ils nous aient fait confiance. On doit beaucoup à ces pionniers. Il y en aura d’autres. C’est un horizon de plusieurs années, avec différentes catégories de genres. Ce qui représente des dizaines, des centaines d’acteurs. A l’époque de A tort ou à raison, je me disais que je rêverais d’avoir à l’antenne une série belge par semaine. On n’y est pas mais on s’en rapproche ».

On peut le faire

Il ne faut pas confondre le Fonds et une baguette magique. Les conditions sont contraignantes, le budget serré. Mais, pour la première fois peut-être, l’initiative a donné aux scénaristes et réalisateurs belges l’impression que, oui, imaginer une série de qualité en Belgique était envisageable. Les projets ont afflué. Et le Comité de sélection a eu le luxe de pouvoir choisir d’excellents synopsis et des équipes de talent extrêmement motivées. « On rêvait de faire une série « en grand », mais on n’avait pas l’impression de pouvoir le faire en Belgique, explique Matthieu Donck, un des scénaristes de La trêve, qui en a aussi signé la réalisation. « Quand on a rentré le projet, on avait le sentiment qu’il ne correspondrait pas à la case avec de telles ambitions. C’était effectivement le cas financièrement. (Sourire.) Mais on a choisi de faire la série et de rêver en grand alors que nous étions tous sur des projets cinéma. En tant que pionniers, on a bénéficié d’un énorme enthousiasme, et d’une vraie liberté. On a fait une série qui vaut le double, mais les gens qui sont venus ont été motivés par le challenge. » Yoann Blanc, héros de la série, souligne: « C’était une proposition énorme de tourner 63 jours en Belgique. L’énormité de la chose était en soi un beau pari. On travaillait à l’intérieur d’un montant imposé. On avait donc une équipe ultra-légère pour avancer très vite, et on faisait des journées à 8 minutes utiles * en moyenne, et certaines à 15! C’est épuisant! Mais je suis très content… »

On l’a fait

Très attendu, La trêve ne déçoit pas. Au contraire. On cherche la platitude, le son creux, les images mornes qui ont parfois servi d’identité aux séries belges. On trouve une excellente histoire, tournée comme un film dans des décors impressionnants qui dégagent une véritable atmosphère. Il y a quelque chose de Broadchurch dans ces Ardennes-là. A la fois dans le huis clos vécu par les héros, et dans la qualité de la production. Choisis un à un par un réalisateur qui connaît bien la scène belge, les acteurs sont parfaits jusqu’au plus petit rôle. Heureusement, car dans cette histoire sombre et parfois même poisseuse, chaque personnage a une densité qui exigeait l’excellence. La RTBF cherchait des séries exportables? Elle a gagné son pari, en tout cas avec celle-ci.

« On n’a pas essayé de faire une histoire belge, précise Matthieu Donck, juste de raconter une histoire ancrée en Belgique. Dès la conception, ce qui m’intéresse ce sont les personnages. Il faut qu’on s’éclate sur cette série, qu’on puisse faire des suppositions « Ah, le tueur c’est celui-là – ou non… c’est peut-être lui ». Je veux que les téléspectateurs en aient pour leur argent. » Guillaume Kerbusch, qui incarne le jeune inspecteur, applaudit: « Le scénario est très bien construit, intelligent. Les personnages sont super bien écrits, c’est un bonheur de jouer ça ». Yoann Blanc renchérit: « Le point fort de La trêve est qu’il a une image cinématographique très travaillée, comme l’intrigue. Les personnages sont très développés dans l’écriture. Ils ont de la profondeur, de la matière ».

Le cinéma, qui n’a pourtant pas l’habitude de caresser la télévision dans le sens du poil, salue les qualités de La trêve avec une initiative originale. Le soir de leur diffusion sur La Une, les deux premiers épisodes de la série seront aussi présentés sur grand écran au Cinéma Aventure, Galerie du Centre à Bruxelles. Ils resteront à l’affiche toute la semaine, jusqu’à ce que les deux suivants prennent la relève, et cela durant les cinq semaines de la diffusion télé. Un bel hommage rendu aux qualités cinématographiques du travail de Matthieu Donck et son équipe.

Ennemi public

La diffusion de La trêve commence ce dimanche et on pense déjà à la suite. En l’occurrence Ennemi public, qui devrait arriver dans les prochaines semaines. Et on l’attend de pied ferme, car le sujet de la série est extrêmement délicat. Guy Béranger a obtenu sa libération conditionnelle après des actes atroces sur des enfants. Le criminel le plus détesté du pays est transféré à l’abbaye de Vielsart. Son arrivée suscite des réactions violentes dans la population, et la controverse au sein même de l’abbaye. Puis une fillette disparaît… Cela pourrait n’être qu’un thriller comme un autre si la Belgique n’avait pas vécu le traumatisme Julie et Melissa – et la libération de Michelle Martin.

L’enjeu est de taille, quelle que soit la qualité de l’équipe – le casting compte notamment Clément Manuel (Ainsi soient-ils, Falco) et le comédien/metteur en scène Daniel Hanssens. Car il va falloir slalomer entre les réactions épidermiques des téléspectateurs pour démonter le mécanisme de la peur, analyser la pertinence de la justice dans les libérations conditionnelles et le rôle des médias face à l’opinion publique sans susciter une nouvelle révolution émotionnelle. Très proche d’une situation vécue, décidée à privilégier le réalisme au cœur même de la fiction, la série ne manque ni d’ambition ni de couilles. Tant mieux pour nous – et pour l’équipe de production qui s’est déjà vu commander une deuxième saison.

A la queue leu leu

Suite à ses deux appels à projets, la RTBF a reçu cent quarante scénarios. Outre La trêve et Ennemi public, huit sont à divers stades de production, notamment:

* Les pionniers, qui suit un cabinet d’avocats spécialisés dans la cybercriminalité.

* Invisibles, une série fantastico-policière située à Spa, où une épidémie mondiale rend des gens invisibles.

* Comme les autres, l’adaptation de la série flamande Tytgat Chocolat, ou l’histoire tendre d’un handicapé qui veut retrouver son amoureuse autiste, renvoyée au Kosovo.

* Le pont, de Christophe Bourdon et Anne-Françoise Leleux, un polar dinantais clair-obscur.

Devant la profusion et la variété des projets proposés, on peut se demander pourquoi il a fallu attendre 2016 pour qu’une chaîne de télévision belge se décide à mettre les moyens – mais surtout l’énergie – à chercher des auteurs et des histoires qui rivalisent avec les productions étrangères… Reste à poursuivre le travail. Jean-Paul Philippot: « On sait qu’on est dans une phase d’apprentissage. Une preuve de succès serait que d’autres veuillent faire la même chose sur d’autres chaînes. Que Philippe Delusinne (administrateur délégué de RTL-TVI – NDLR) annonce un projet de série belge serait un indicateur de notre réussite ». Réponse de Philippe Delusinne: « La possibilité de faire une série belge est un projet à l’étude sur lequel nous ne souhaitons pas communiquer à ce stade ». La télévision belge va peut-être – enfin? – changer de visage… 

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