« Une nouvelle Fifa est impossible »

Après 17 ans d’autocratie Blatter, l'instance dirigeante du foot mondial se choisit un nouveau président. Un nouveau mode de gouvernance, cela aurait été encore mieux, regrette ce spécialiste des affaires sportives au Parlement européen.

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Un séisme. C’est ce qu’avait vécu le monde du foot en juin dernier lorsque Sepp Blatter, acculé par les scandales et deux enquêtes des justices suisse et américaine, annonçait sa démission de la Fifa, après 17 ans de règne. Dans sa chute, il emmenait avec lui Michel Platini, le patron de l’UEFA et son successeur tout désigné. En décembre, les deux hommes seront suspendus de toute activité footballistique pour huit ans par la commission d’éthique.

Résultat: fixée le 26 février prochain, l’élection pour la présidence de la Fifa n’a jamais été aussi ouverte. Dans 15 jours, les 209 fédérations affiliées à la Fifa devront trancher entre cinq candidats. Deux favoris se détachent: d’une part, le cheikh bahreïni Ali Salman, patron de la Confédération asiatique, soutenu en outre par la majorité des (nombreuses) nations africaines. D’autre part, l’Italo-Suisse Gianni Infantino, l’actuel secrétaire général de l’UEFA, qui peut compter sur le soutien des fédérations européennes (dont l’Union belge). Face à eux, trois outsiders ont plus de mal à exister: le prince jordanien Ali, candidat malheureux lors du dernier scrutin face à Blatter; le Français Jérôme Champagne, ancien directeur de cabinet de Blatter, et l’homme d’affaires sud-africain Tokyo Sexwale.

Dans une campagne qualifiée par les observateurs d’ »ennuyeuse et décevante », et malgré des programmes qui promettent tous « un engagement à plus de transparence et d’éthique » et ne diffèrent que sur de menus détails (comme un Mondial à 40 équipes proposé par Infantino), les candidats viennent de louper une fameuse occasion de prouver leurs bonnes intentions, en annulant un débat initié par le Parlement européen, dont l’eurodéputé Marc Tarabella dirige l’Intergroupe sport. « Un très mauvais signal… »

Quel était l’objectif de ce débat « informel »? 

Marc Tarabella – Outre les candidats et les eurodéputés, l’idée était de réunir autour de la table tous les acteurs du foot: les fédérations nationales, des représentants des joueurs, des associations de supporters, des journalistes, des experts, etc. Ç’aurait été historique. Tous les candidats avaient répondu à notre invitation, à l’exception du cheikh Salman. Las, leur désistement est d’autant plus incompréhensible qu’en tant qu’instance européenne, nous n’avons aucun poids politique sur les élections de la Fifa, qui est une organisation privée.

Sans véritable pouvoir coercitif, qu’attendiez-vous de ce débat alors?

M.T. – Aux yeux des « vrais » acteurs du foot, l’image de la Fifa est celle d’une organisation corrompue. On attendait donc des candidats un signal positif, qu’ils montrent leur volonté de restaurer l’intégrité de l’institution et présentent leur programme. Un tel débat au Parlement, public et médiatisé, les aurait aussi dissuadés de dédire leurs promesses de campagne, une fois élus. Chaque personne autour de la table aurait pu être leur témoin de moralité ou leur censeur.

Quelle conclusion tirez-vous dès lors de leur désistement?

M.T. – Outre le dénigrement des autorités européennes, c’est bien la preuve, malheureusement, que cette « nouvelle Fifa » dont ils se réclament n’est pas une nouvelle Fifa. Que la transparence, l’éthique et la bonne gouvernance ne sont toujours pas parmi leurs priorités. Que la réforme que souhaite l’institution est impossible avec ces candidats-ci. D’ailleurs, à part le Sud-Africain Tokyo Sexwale, ils viennent tous du sérail. Il n’ont foncièrement pas la culture démocratique, le débat les effraie. Au final, cette campagne électorale est une mise en abyme des dysfonctionnements actuels de la Fifa.

« S’il est innocenté, la suspension de Platini est une catastrophe. » 

Quels changements concrets dans le fonctionnement de la Fifa vous semblent impératifs?

M.T. – Premièrement: revoir l’attribution des Coupes du monde. Le vote de chaque pays doit reposer sur une décision collégiale de plusieurs représentants de la fédération concernée. Et pas sur un seul homme qui, selon son curseur éthique, est plus vulnérable aux propositions de corruption. En outre, l’organisation devrait être confiée à des pays qui ont déjà entamé des efforts et rempli des obligations, en matière de conditions sociales, d’infrastructures, etc. Actuellement, les attributions sont basées sur des promesses d’intention – l’équivalent des bonnes résolutions du 1er de l’an qu’on oublie le 15 janvier. Le résultat, c’est une Coupe du monde 2018 en Russie, un pays avec lequel on est en guerre économique et où les droits de l’homme sont régulièrement bafoués…

 

Vous réclamez aussi la publication de l’intégralité du « rapport Garcia »…

M.T. – Oui. Il s’agit d’un check-up, paraît-il accablant, autour du processus d’attribution des Coupes du monde 2018 et 2022 en Russie et au Qatar, sur la potentielle corruption mais aussi les conditions de travail sur les chantiers. Son auteur à la réputation d’ »incorruptible », l’Américain Michaël Garcia, réclamait sa publication, ce qui lui a valu d’ »être démissionné ». Depuis lors, Blatter a annoncé que le rapport serait rendu public, mais « sous une forme appropriée ». Bref, au lieu d’un rapport de 100 pages, on s’attend à une version « light » de 5 feuillets, édulcorée des passages les plus compromettants…

D’autres requêtes?

M.T. – Il faut une plus grande transparence, tant financière que décisionnelle. La Fifa est une société anonyme – ses comptes sont donc secrets – qui s’assied sur des réserves de plus d’un milliard d’euros, mais qui fonctionne comme une ASBL. C’est aussi une organisation qui régit le sport de millions de gens, mais dont les décisions importantes ne sont prises que par 4 ou 5 personnes. Enfin, on plaide pour une limitation du nombre de mandats. Pour éviter une monocratie dans laquelle un Sepp Blatter peut aligner cinq mandats consécutifs depuis 1998.

Quel est votre regard sur l’affaire Platini?

M.T. – Deux millions d’euros pour une mission, cela peut choquer l’opinion publique. Mais sachant qu’un Sarkozy se fait rétribuer 150.000 euros par conférence, la somme évoquée ne me semble pas « anormale ». Reste la question du timing. Tout laisse penser que Blatter a voulu se venger de celui qui était favori pour lui succéder, en mode « tu as brisé mon rêve, je vais briser le tien ». Il l’a fait tomber en déterrant un versement qu’il avait lui-même opéré! C’est le principe même du « système Blatter » pour asseoir son pouvoir. Rappelons qu’il a fallu une enquête américaine du FBI pour le compromettre, alors que ses pratiques étaient connues depuis longtemps. C’est significatif.

La suspension de Platini, une bonne ou une mauvaise chose alors?

M.T. – Si son doigt a trempé dans le pot de confiture, c’est une bonne chose. Car l’exemple doit venir d’en haut et une Fifa propre est la condition absolue pour une Fifa crédible. S’il est innocenté, ce serait alors une catastrophe qu’il ne soit pas resté dans la course. Parce qu’il faut reconnaître qu’il a abattu un boulot énorme à l’UEFA, il y a fait le ménage et l’a réformée de l’intérieur. Il a aussi défendu les petites nations. Si la Belgique a des clubs qualifiés directement en Ligue des Champions, c’est grâce à Platini. C’est aussi lui qui a eu l’idée d’un Euro 2020 dans plusieurs pays, ce qui est une belle initiative symbolique, mais surtout économique et environnementale, puisqu’elle évite la construction inutile de nouveaux stades.

Sepp Blatter a-t-il conservé une influence malgré sa démission?

M.T. – Oui. Quand on a été aussi longtemps à la tête d’une des fédérations les plus puissantes du monde, on garde de l’influence. Partout où il allait, il était reçu littéralement comme un chef d’Etat. Avec la même médiatisation et la même déférence. Il n’y a qu’au pape qu’il n’a jamais parlé, et encore! Il a un carnet d’adresses gigantesque. Et il a sans aucun doute gardé des amis, des alliés et des gens redevables sur qui il exerce encore des moyens de pression.

 

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