Jimmy Wales, cofondateur de Wikipédia : « Faites confiance à la sagesse des foules… »

Pour le 15e anniversaire de l’encyclopédie en ligne, son cofondateur revient sur ce succès improbable d’autogestion et explique son ambition: abolir les frontières.

photonews_10568291-008

C’est ce qu’on appelle une succes story. Après quinze ans d’existence, l’encyclopédie en ligne Wikipédia comprend 38,2 millions d’articles publiés dans 300 langues différentes par 80.000 éditeurs volontaires. Si la version anglaise de l’encyclopédie devait être imprimée, elle représenterait plus de 2.200 volumes! De plus, avec 400 millions de visiteurs uniques par an, Wikipédia est devenu le 5e site web le plus visité au monde. “Ce qui est paradoxal car, dans toutes les universités où je passe, j’apprends que les professeurs déconseillent son utilisation aux étudiants”, lance Jimmy Wales, le fondateur de Wikipédia, lors d’un entretien accordé à Moustique. Il voudrait pourtant que les enseignants leur apprennent à utiliser son site. Un “cours Wikipédia », quoi. « Il faut apprendre aux étudiants à toujours regarder les sources inscrites en bas de page. S’il n’y en a pas, alors ne jamais prendre l’information pour argent comptant. Et le signaler à la communauté! », précise celui qui se définit comme un « optimiste pathologique”. D’ailleurs, dans l’ensemble, l’encyclopédie semble être plutôt fiable.

Comment expliquez-vous ce miracle d’autogestion ?

Jimmy Wales – En lançant Wikipédia, mon but était de faire émerger des pratiques collaboratives inédites, dans le principe de réactivité et dans le développement d’un modèle innovant de gouvernance. Alors non, on ne pouvait pas prévoir ce miracle d’autogestion, mais l’intention était celle-là. Et c’est réussi! Aujourd’hui, on observe que la dimension organisationnelle de l’encyclopédie connaît une croissance plus rapide que les contenus. Wikipédia fait simplement confiance à la sagesse des foules.

Faudrait-il faire la même chose dans d’autres secteurs ?

J.W. – Si Wikipédia a un tel succès, c’est grâce au refus du contrôle “top down”, du sommet sur la base. Chaque contributeur se sent impliqué et important, voire essentiel à l’existence même du projet. C’est ça, le secret. Alors il n’y a aucune raison de ne pas étendre ce concept. Il y a d’ailleurs déjà des tentatives dans le monde du travail. Après, un projet de cette ampleur, avec autant de gens, n’est possible que sur internet.

Est-il juste de dire que Wikipédia est le miroir de la société avec ses aspects positifs, mais aussi négatifs, comme les inégalités et la pauvreté ?

J.W. – Le destin de Wikipédia est d’abolir les frontières. On n’y est pas encore totalement. Par exemple, le continent africain contribue trop peu au développement du site! C’est pour ça qu’on travaille sur “Wikipédia Zéro », une encyclopédie accessible hors ligne. Il suffira d’avoir un Smartphone – et maintenant il y en a à 30 € – pour avoir accès à l’information partout, même sans réseau internet.

À certains endroits, les gens ont internet, mais pas l’eau potable! On est en train de diminuer la pauvreté de l’information plus rapidement que la pauvreté matérielle…

J.W. – Il ne faut pas voir ça comme une mauvaise chose. Une société informée est une société capable de réagir aux politiques menées et à changer les choses. La fin de la pauvreté de l’information conduira forcément à la fin de la pauvreté matérielle.

Internet n’est pas un vrai mode d’éducation et d’information.

Avec Wikipédia et tous ces youtubeurs ou blogueurs actifs dans l’éducation, est-on en train de changer le modèle d’apprentissage ?

J.W. – Je remarque effectivement des tentatives individuelles visant à apprendre des choses aux internautes, que ce soit de l’histoire, des sciences ou de l’économie. Selon moi, les ados apprennent plus volontiers via le web qu’à l’école. Mais il ne faut jamais oublier qu’internet n’est pas un vrai mode d’éducation et d’information. C’est parfait pour débuter son apprentissage et ses recherches, mais après il est essentiel de lire des bouquins, des journaux et de faire des études.  

Comment réussissez-vous à développer de nouveaux projets et à payer vos 250 salariés en laissant le site gratuit ?

J.W. – Wikipédia est une Fondation sans but lucratif. Faire payer les utilisateurs est donc impensable. Du coup, on fait appel aux dons. On a environ deux millions de donateurs par an à travers le monde avec un montant moyen de 20 dollars. Ça fait, si je calcule bien… 40 millions de dollars par an. Ça fonctionne comme ça depuis quinze ans. Mais pour assurer un avenir à Wikipédia, on va bientôt lancer une levée de fond dans l’espoir de récolter 100 millions.

Pour terminer, la question que tout le monde se pose, avez-vous créé votre page Wikipédia vous-même ?

J.W. – (Rires.) Non. Mais il m’arrive de la vérifier pour m’assurer que tout soit exact. En général c’est assez juste. Mais ça fait longtemps que je n’y suis pas retourné. Je vais peut-être aller y faire tour ce soir.

Sur le même sujet
Plus d'actualité