« Les interprétations du Coran sont infinies »

Aussi sacrés soient-ils, les textes fondateurs de l’islam sont ouverts à l’interprétation. Mais encore faut-il vouloir les (re)lire...

illu_05_islam

Pour un professeur d’herméneutique coranique comme Abdessamad Belhaj, de l’UCL, tout texte, quel qu’il soit, doit être considéré comme « ouvert ». De la Bible à Shakespeare, n’importe quel ouvrage s’inscrit dans un contexte, une vision du monde, des valeurs et des attentes qui lui sont propres. Et il n’y a aucune raison pour que le Coran échappe à l’interprétation. Mais, précise-t-il, « les textes fondateurs des religions ont, en plus, une spécificité: ils ont été acceptés par des millions de personnes au fil du temps. Le problème est que les lectures musulmanes dominantes du Coran n’ont pas évolué au rythme de la société. Une « bonne lecture » unique ne pourra dès lors jamais être définie. Même les littéralistes, qui veulent appliquer ce qui est écrit à la lettre relisent en fait le Coran en répondant à leurs propres postures sociales et culturelles. »   

Les livres sacrés de l’Islam ont aussi la particularité d’être écrits en arabe… une langue fortement polysémique.

A.B. – C’est vrai. Certains mots écrits dans le Coran ont une trentaine de significations! Les interprétations peuvent donc être nombreuses. La grammaire arabe classique et les traditions du Prophète ont toutefois arrêté des conventions d’usage afin de restreindre cette polysémie. Il faut évidemment avoir connaissance de ces conventions pour bien comprendre le Coran et les hadîts. Ainsi, le mot « Jihad » peut signifier une lutte de la vie quotidienne ou un combat spirituel. La convention a toutefois décidé qu’il s’agissait d’un combat guerrier. En n’en tenant pas compte, une phrase peut complètement changer de sens.

Une fois la difficulté de la langue passée, comment analysez-vous ces différentes interprétations ?

A. B. – Dans le travail académique, l’approche privilégiée est historique. On fait la critique des sources pour analyser les versets et les sourates du Coran. On replace les écrits dans leur contexte. Exemple. Le prophète a fait un voyage de la Mecque vers Jérusalem et une ascension vers le Ciel, en une seule nuit. Selon l’approche traditionnaliste, basée sur la grammaire classique et la tradition prophétique, cela signifie que le prophète s’est déplacé physiquement. Des interprétations philosophiques vont plutôt estimer qu’il est monté de manière spirituelle vers le ciel. On est dans le symbolique. C’est comme ça pour l’ensemble des textes.

« En Belgique, les mosquées et les instituts privés ne poussent pas à la lecture critique. »

Actuellement, les musulmans sont-ils plus littéralistes ou critiques envers l’islam ?

A.B. – En Europe, les universités sont ouvertes à la recherche rigoureuse et au sens critique. Cependant, le monde des lectures coraniques est très fragmenté, car il n’y a pas vraiment de lecture dominante. Entre les ultra-littéralistes et les ultra-critiques, il existe une infinité d’interprétations intermédiaires. Dans les universités islamiques, on est fort accroché aux textes. C’est limite du bourrage de crâne et, seulement ensuite, on apprend à avoir un esprit critique, et pas à l’égard de ces textes. Cette tendance à ne pas adopter une posture critique dans la pensée religieuse est encore fort présente en Belgique à cause des méthodes d’enseignement dans les mosquées et dans d’autres lieux d’enseignement. La logique est la suivante : ayez un esprit critique, mais pas envers la culture religieuse. C’est à cause de ça, entre autres raisons, que des jeunes ressortent radicalisés de ces discours.

Quelle est la solution pour changer cela ? Constituer un programme national d’enseignement de l’islam ?

A.B. – Il n’y a effectivement, et tant mieux, aucune lecture de l’islam favorisée par les pouvoirs publics en Belgique. Dès lors, que ce soit au niveau des écoles coraniques ou des cours de religion islamique dans les écoles ordinaires, on utilise des manuels scolaires venant soit de pays salafistes, soit d’Egypte, un peu moins littéraliste mais toujours aussi traditionnaliste. Or je pense que la solution n’est dans aucun programme importé de l’étranger. Il faut créer un enseignement musulman belge en concertation avec les représentants du culte musulman. Il y a quelques discussions sur le sujet, mais encore rien de concret. Je pense pourtant qu’il faudrait suivre l’Allemagne, premier État européen à avoir développé un programme national produit pour les musulmans. Le programme reste largement en dessous de mes attentes, mais l’initiative est très bonne en soi.

Retrouvez notre dossier sur l’Islam en Belgique dans le Moustique du 27 janvier 2016

Sur le même sujet
Plus d'actualité