Making A Murderer: le coupable idéal

Making A Murderer, nouvelle docu-série de Netflix, crée la polémique. Parce que les codes de la fiction s'imposent ici plus que jamais aux faits réels

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Un type passe-partout, un petit gars calme, poli, réservé, qu’on ne remarque jamais. Le comptable idéal, le mari idéal, le gendre idéal. Mais cette face lisse cachait une personnalité terrifiante. Un homme froid, pervers, incurable, dira de lui le médecin psychiatre. » Vous avez envie de connaître la suite? Ça y est, le piège s’est refermé. À la manière d’un feuilleton, les émissions qui traitent des faits divers nous hameçonnent dès le départ en racontant des histoires sordides, lâchant les indices avec parcimonie pour maintenir le suspense jusqu’à la dernière minute du programme. Sauf qu’au contraire de la plupart des séries judiciaires et policières, les faits décrits sont bien réels. Et parfois, le réel, à défaut de la dépasser, peut rattraper la fiction.

C’est le cas de Making A Murderer. Cette mini-docu-série de Netflix – par sa taille, dix épisodes, non pas par son tournage qui a duré plus de dix ans – sortie intégralement en décembre enflamme les opinions en contant l’histoire de Steven Avery, un innocent qui a passé dix-huit ans sous les barreaux pour finalement y retourner pour une autre condamnation. Une affaire digne des plus grands polars. Prenant racine dans l’Amérique profonde, celle des rednecks digne de True Detective, elle dévoile un possible complot judiciaire contre un homme que la police a pris en grippe.

Pour la simple raison qu’il appartenait à la mauvaise famille, celle des Avery, propriétaires d’une casse de voitures assez bourrus et peu friands des apparitions mondaines, Steven est désigné comme le coupable parfait d’un viol commis dans le comté de Manitowoc. Sauf qu’il n’avait strictement rien fait. Son emploi du temps le prouve, les témoignages de sa famille également, mais rien n’y fait, il est envoyé en prison lors d’un procès expéditif. Il faudra attendre qu’une preuve ADN démontre enfin qu’un autre homme, connu des services de police pour diverses agressions sexuelles, a commis le crime.

Des milliers de téléspectateurs réclament la libération d’un condamné suite à la docu-série Making A Murderer.

L’histoire ne s’arrête pas là. Libéré le 11 septembre 2003, Steven Avery intente un procès contre le système judiciaire de Manitowoc, réclamant 36 millions $ de dédommagements. Le 31 octobre 2005, à quelques jours de recevoir ce montant, la police retrouve le corps calciné de Teresa Halbach, une photographe de 25 ans, dans la casse familiale. Les preuves s’accumulent de nouveau, pointant Avery qui sera finalement condamné à la prison à vie. Et pourtant, au fur et à mesure que l’on découvre l’enquête à l’écran, le doute subsiste face aux larmes bien réelles: est-il vraiment coupable? Lui, clame toujours son innocence. Intense, cette docu-série est bien ficelée.

L’impression d’injustice, prégnante, pousse à se mettre dans les bottines du bonhomme, à penser que les représentants de la loi peuvent l’enfreindre à tout moment. Ce sentiment, des milliers de téléspectateurs le partagent. Et décident alors de signer plusieurs pétitions directement adressées à la Maison Blanche, toutes réclamant la libération de l’inculpé. Une histoire qui intéresse grandement le cinéma, certains noms d’acteurs ont même déjà été évoqués. Pour une adaptation qui risque de brouiller encore un peu plus la frontière entre fiction et réalité.

C’est arrivé près de chez vous

Making A Murderer pour autant n’a rien inventé. Le glauque, le spectaculaire et surtout l’intime forment un genre plus exploité que n’importe quel autre: il intéresse toujours, coûte peu cher à produire et ne demande pas de scénaristes. Sa matière première, le crime, est quasi inépuisable. Toutes les chaînes de télé disposent de leur émission « d’enquête ». De Faites entrer l’accusé à Crimes, en passant par Non élucidé, Devoir d’enquête et Docs de choc, il ne se passe pas un jour sans qu’une affaire soit détricotée, malaxée, commentée et balancée à l’écran à grand renfort de détails et de mises en scène. Le crime y est offert comme n’importe quel divertissement. Et ce sans qu’aucune actualité ne justifie son exhumation.

 

Des émissions-kleenex pour le téléspectateur qui aussitôt regardées sont déjà jetées dans les profondeurs de ses souvenirs. Et pourtant, ces faits divers somme toute anodins alimentent le sentiment d’insécurité d’un grand nombre de gens, qui s’authentifient à ces récits, pour les avoir déjà entendus de loin ou simplement parce qu’ils se déroulent près de chez eux. L’affaire du petit Grégory, mille fois racontée, mais toujours de la même manière, évoque en teaser « Comment monsieur et madame Tout-le-monde peuvent basculer dans la tragédie ». Pour ensuite livrer des extraits de l’époque des journaux télévisés, de presse écrite, des témoignages d’avocats et de médecins qu’on retrouvera plus longuement exploités au fil du reportage, précisant bien qu’on n’a « jamais vraiment retrouvé le meurtrier du petit garçon ». Vous avez dit anxiogène?

Ces programmes ne sont pas non plus sans conséquence sur la vie de leurs principaux protagonistes. Du côté des victimes pour des raisons évidentes, mais aussi du côté du banc des inculpés. Peu importe qu’ils soient réintroduits dans la société, qu’ils aient purgé leur peine et recommencé une vie plus ou moins normale, voilà qu’ils se retrouvent sans le vouloir à nouveau sous les feux des projecteurs, parfois trente ans après les faits. Tous leurs efforts pour sortir la tête de l’eau et se recréer un cercle sont alors anéantis en une heure d’émission.

Même schéma pour les familles de ces criminels, qui n’ont pas forcément envie de retrouver leurs noms jetés en pâture. Ils sont pourtant étiquetés à vie. Le CSA français mentionne d’ailleurs le droit à l’oubli, celui de pouvoir redémarrer. Une mission quasi impossible avec l’épée de Damoclès que représentent ces divertissements dédiés au crime, qui peuvent décider du jour au lendemain de s’emparer de tel meurtre ou de telle affaire et de les faire ressurgir.

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