Carol: l’envie d’aimer

Dans Carol, Todd Haynes filme une sublime et douloureuse liaison sentimentale entre deux femmes dans l’Amérique des années 50.

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 New York, la veille de Noël 1952. Therese est employée d’un grand magasin de Manhattan, lorsque apparaît Carol Aird au milieu de la foule pressée. Le port délicat dans un manteau de fourrure, la cheville fine, mais la démarche assurée, cette femme sans âge mais aux ridules qui trahissent la quarantaine ressemble à une star de cinéma. Avec une aura de force tranquille dont il est impossible de détacher les yeux. D’ailleurs Therese ne voit plus qu’elle. Avec la voix grave de Lauren Bacall, Miss Aird cherche un cadeau pour sa fillette de 7 ans. Et dans une forme de provocation, Therese, pétrifiée par ses sentiments, lui propose un train électrique. Le plus beau. Le jouet apparaît bien vite comme la métaphore du voyage que les deux femmes, prises au piège de leur attirance mutuelle, feront à deux à travers l’Amérique rigide et conventionnelle des années Eisenhower.

Lors d’une pause au magasin, Therese (Rooney Mara, craquante dans son look Audrey Hepburn) lit A Portait Of The Artist As A Young Man de James Joyce. Ce moment pris au vol dans une mise en scène à la fois discrète et extrêmement travaillée dit tout sur le film. Une main d’homme a interrompu brutalement la conversation de Carol et Therese dans le prologue (l’histoire est un long flash-back qui raconte leur rencontre et leur amour naissant, mais aussi leur vie, chacune de leur côté, avec un homme qu’elles n’aiment pas). Mais elles comptent bien la continuer, cette conversation, et vivre, s’il le faut, un amour qui apparaît comme un crime dans une époque corsetée jusqu’au dérisoire par les conventions. Le livre de Joyce est destiné aux jeunes hommes qui se rêvent artistes. Mais Thérèse, passionnée de photographie, le lit aux yeux de tous parce qu’elle entend faire sortir la femme des années 50 de sa cuisine et de l’image d’Epinal et rigide des films de Doris Day. Filmé comme un thriller (Haynes adapte un roman de Patricia Highsmith), Carol est autant un film sur la force du rêve et du désir de s’accomplir librement qu’une belle et douloureuse histoire d’amour lesbienne jamais nommément formulée.

Formidablement moderne sous sa patine rétro (la reconstitution d’époque et la photo d’Ed Lachman sont sublimes), le film tire sa tension de ses contradictions délicates et de ses fascinants trompe-l’œil. Car tout est apparence dans ce film magnifique de Haynes. Therese, de condition modeste et un brin pathétique dans ses pulls tricotés, dévoile une force insoupçonnée. Tandis que les ongles rouges de la bourgeoise Cate qui s’agitent en bord de cadre témoignent d’une femme qui se fissure. A l’arrière-plan, les hommes existent aussi, sans que jamais Haynes ne les juge. Car s’ils sont la figure du machisme cruel de l’époque, ils sont aussi des êtres qui aiment et qui souffrent.

Mais que serait ce chef-d’œuvre sans l’infini de nuances qui chavire ce regard triste et nous bouleverse le cœur dans le plan final? Oui, Cate Blanchett est bien la plus grande actrice contemporaine.

> CAROL, réalisé par Todd Haynes. Avec Cate Blanchett, Rooney Mara, Kyle Chandler – 168’.

 

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