Charline Vanhoenacker: « Ils ont une kalach mais pas de couilles »

Avec ses billets corrosifs sur France Inter, l'humeuriste belge s'est imposée dans le cœur des Français. Elle publie son premier livre Bonjour la France

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Avec son nom à coucher dehors, c’est elle qui le dit, ses chroniques acides, travaillées et impertinentes, couronnées d’un beau succès d’audience sur France Inter, Charline Vanhoenacker s’est imposée dans la sphère médiatique française. Outre-Quiévrain, elle s’en donne à cœur joie, dézingue et dépeint ce Paris qu’elle côtoie depuis une dizaine d’années maintenant sur les ondes.

Aujourd’hui, c’est son livre Bonjour La France! qui reprend ses chroniques, retravaillées pour l’occasion. Au lendemain des attentats de Paris, du niveau de la menace terroriste passé à 4 à Bruxelles et de la profusion de lolcats sur les réseaux sociaux, la vision reste inchangée. Mais paradoxale parfois, pour cette « humeuriste » à cheval entre la Belgique qui l’a vue naître et la France qui la met à l’honneur.

( NB: Cette interview a été réalisée entre les attentats de Paris et le premier tour des élections régionales lors desquelles ses billets ont à nouveau animé les réseaux sociaux et les médias français et belges. Nous vous livrons ci-dessus celle où elle profite de la venue de Nicolas Sarkozy pour lui … tirer le portrait.)

Dans quel était d’esprit étiez-vous au lendemain des attentats de Paris, pour écrire votre chronique du 16 novembre?

Charline Vanhoenacker – Je suis passée par plusieurs états. Il faut le temps d’atterrir. Mais je n’ai eu aucun doute, il fallait que j’écrive. Je savais que mon but ne serait pas de faire rire, mais mon défi était de provoquer un léger sourire chez les gens et surtout de leur faire du bien. J’aurais pu faire partie de ces gens. Ce qui a été le plus dur, c’est de trouver la bonne idée. Je suis restée prostrée dans mon fauteuil tout le week-end, à tourner comme un ours en cage. Et puis elle est tombée: si jamais on ne peut plus sortir face à la terreur, tant pis, on fera des bébés et ce seront les enfants du rock.

Une idée qui aurait pu se transposer à la Belgique, suite à notre confinement avec l’alerte niveau 4…

C.V. – Tout à fait. Plus la situation est grave, plus on a besoin de l’humour pour montrer qu’on domine nos peurs. Il faut les affronter.

La profusion de lolcats sur les réseaux sociaux, en réponse à la demande policière de ne pas divulguer les assauts en cours, a provoqué de nombreuses réactions en France. Comment l’expliquez-vous à vos collègues?

C.V. – C’est là qu’on voit la différence fondamentale entre les Belges et les Français. On n’aborde pas les choses de la même manière. Certains ont trouvé ça formidable, mais cette approche des sujets graves divise en France. Pourtant c’était assez complet, ça permettait de noyer les infos et puis c’était génial d’opposer à la paranoïa le mignon des chatons. Une action qui redonne tout son sens au mot surréalisme, qui est complètement galvaudé par les journalistes. L’utilisation de ce mot à tout bout de champ montre le peu de vocabulaire et de faculté de conceptualisation actuels. Mais ce qui m’a le plus marquée, c’est que les médias belges obtempèrent. Ça aurait été impossible en France, de nombreux journalistes seraient montés au créneau pour crier à la censure.

Un édito du Monde pointait « la sympathique Belgique est devenue une plaque tournante du djihadisme ». Une vision partagée en France?

C.V. – Par certains, oui. Il y a ce côté un peu condescendant qui remonte de temps en temps à la surface. Le Français est quelqu’un d’hyper-cartésien. Nous aussi on l’est, mais cela ne nous empêche pas une dose de dérision et de recul et du coup, parfois, culturellement on ne se comprend pas.

Regrettez-vous la couverture de votre livre (Charline Vanhoenacker qui décapite la tour Eiffel à la tronçonneuse – NDLR) aujourd’hui, après ces attentats?

C.V. – Quand j’ai eu conscience que les caricaturistes utilisaient la tour Eiffel en symbole pour exorciser les attentats, je me suis dit « merde », mais ça arrive tout le temps ce genre de détournement. La preuve avec le tout nouveau film de Nicolas Boukhrief, dont l’affiche du film représente une tour Eiffel-kalachnikov, ce qui est plus délicat, donc il la retirent. Juste avant Charlie Hebdo, Patrick Timsit avait imprimé ses affiches où on le voyait avec une bombe dans les bras, c’était aussi une création de l’illustrateur qui a fait la couverture de mon bouquin, Stéphane Trapier, et là aussi il y a eu une petite polémique. Mais je ne regrette jamais mes décisions, parce que tout est pensé et sous-pesé au gramme près.

Votre fausse interview de Mahomet aux lendemains de Charlie Hebdo, vous la referiez?

C.V. – Oui! J’y suis allée sans avoir peur. Il faut dire aussi qu’en tant que journaliste, pour Le Soir, j’avais couvert les soubresauts du procès des caricatures, la RTBF m’avait aussi envoyée en catastrophe quand il y avait eu un attentat au cocktail Molotov dans les locaux de Charlie Hebdo où j’avais retrouvé Charb hébété face à leurs archives inondées par les pompiers. C’est quelque chose que j’avais accompagné, donc le jour où c’est arrivé, je savais exactement que le plus bel hommage à faire, c’était cette fausse interview, pour dire: nous, on n’a pas peur. Je m’en suis bien mangée après, il y a des connards décérébrés partout sur les réseaux sociaux. Un peu comme ceux qui ont une kalach: c’est parce qu’ils n’ont pas de couilles.

Votre chronique au vitriol sur la rentrée de Canal+ vous aura coûté votre place dans l’émission d’Antoine de Caunes. Pas si grave, finalement?

C.V. – Mon seul regret dans cette histoire, c’est de ne pas pouvoir travailler avec Antoine de Caunes. D’autant qu’il est extrêmement bien entouré dans cette émission, où l’on retrouve Fred Testot, Alison Wheeler,… Ça a capoté deux fois, parce que j’aurais déjà dû venir dans Le Grand Journal la saison dernière et ça ne s’était pas fait finalement. Mais bon, ce n’est pas grave. Cette collaboration, ça aurait été la cerise sur le gâteau, mais je ne veux pas que ma liberté d’expression et mon travail sur France Inter soient conditionnés par un élément extérieur et dans ce cas-ci, la censure Bolloré.

Finalement, en France, n’est-il pas plus compliqué de critiquer la sphère médiatique que la sphère politique?

C.V. – Ah si, complètement. Et je m’en suis bien rendu compte, cette fois-ci. Quand tu critiques la sphère politique, tu peux y aller au bazooka, mais dès que tu touches aux médias, tu reçois des remarques. C’est un petit milieu qui se regarde le nombril. Je m’attaque aux politiques, aux puissances de l’argent et même au président de France Inter de façon autrement plus virulente, parce que récurrente, qu’à Maïtena Biraben. Là j’ai fait une phrase, parce qu’elle m’a tendu une perche énorme en disant dans la presse qu’elle ferait « des interviews polies avec le sourire » et tout le monde m’en parle. Ça n’a pas de sens. Je n’attaque pas la personne Maïtena Biraben, mais bien son image médiatique.

Vos audiences sur France Inter sont excellentes, vous avez dépassé Cyril Hanouna à la même tranche horaire. C’est une fierté?

C.V. – La seule chose dont je sois fière, c’est que cela prouve que le matraquage médiatique de quelqu’un comme Cyril Hanouna qui est tous les soirs dans le salon des gens, à la télé, ne fait pas tout. On peut ne pas être connu, avoir un nom à coucher dehors et venir d’un autre pays, et pourtant, il est possible de faire mieux en travaillant dur, que quelqu’un qui s’appuie sur sa notoriété. C’est une satisfaction, ce n’est pas contre lui, mais c’est rassurant de se dire qu’on ne lutte pas contre des moulins à vent.

Peut-on dire que la Charline Vanhoenacker de la radio est la même dans la vie?

C.V. – Oui, à 90 %. D’ailleurs, je pense que c’est ma force, comme celle d’Alex Vizorek. Le monde médiatique français est assez formaté et surtout à France Inter, qui est la radio de Foulquier, de Jacques Chancel, etc. Et donc, généralement, les gens qui arrivent à la radio sont un peu étouffés par ce poids. Nous, on est arrivés sans avoir véritablement cette culture, France Inter, on l’écoutait de loin. Et comme nous sommes au micro comme dans la vie, c’est ce qui a fait notre touche.

BONJOUR LA FRANCE!, Charline Vanhoenacker, Robert Laffont, 252 p.

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