Les enfants du divorce

Comment les enfants et les ados vivent-ils la séparation de leurs parents? Qu’en pensent-ils? Se sentent-ils écoutés? Une enquête de l’UCL apporte des réponses.

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En Belgique, un mariage sur deux conduit à un divorce. D’après le Bureau du Plan, trois enfants sur cinq habitent néanmoins toujours avec un couple marié. Mais parfois, il s’agit d’un nouveau mariage puisqu’un couple divorcé sur huit recompose une famille. À cette mosaïque des nouveaux modèles familiaux s’ajoute l’éventail des formules de garde: alternée (près d’une fois sur trois, selon la Ligue des Familles), un week-end sur deux, trois jours chez l’un, trois jours chez l’autre… On s’installe, on déménage, maman a un nouveau copain, un petit frère a débarqué chez papa. Pour bien des enfants, les paramètres familiaux doivent régulièrement être réajustés.

« À 8 ans, j’ai commencé à cuisiner. Papa ne savait pas faire à manger. »

Sylvie, 29 ans

Comment les plus jeunes vivent-ils ces séparations? Qu’en pensent-ils? Quelles sont les conséquences de ces ruptures sur leur vie et sur leur état d’esprit? S’estiment-ils écoutés? Comment les écouter? Ces questions ont fait l’objet d’une étude commanditée par l’Observatoire de l’enfance, de la jeunesse et de l’aide à la jeunesse (OEJAJ) et pilotée par deux chercheurs de l’UCL: Jacques Marquet et Laura Merla (*). Ils ont entendu des experts (psychologues, directeurs, d’école, juristes, etc.) mais aussi réalisé 30 entretiens avec des enfants de 9 à 16 ans et avec 27 adultes ayant vécu la séparation de leurs parents dans leur enfance. Nous avons rencontré d’autres jeunes et moins jeunes qui vivent l’expérience de familles séparées et recomposées. Des récits de vie multiples, à l’image de la diversité des réalités vécues.

L’annonce de la séparation constitue un moment crucial. Gisèle, 28 ans, l’a pour sa part vécue comme un soulagement. « Pendant un an, voire deux, ma grande sœur et moi avons vraiment ressenti les conflits, se souvient David. J’avais huit ou neuf ans et ma sœur trois ans de plus. J’ai le souvenir qu’on était souvent envoyées dans nos chambres ou bien on y montait spontanément. Mais on descendait, comme ça, la moitié de l’escalier pour écouter les disputes. Lorsque nos parents se sont séparés, on s’est senties soulagées. On en avait marre, marre, marre des engueulades, marre de voir maman « au trente-sixième dessous ». Pas qu’elle était la victime, hein, il faut être deux dans l’histoire, mais voilà on n’en pouvait plus. »

Chez maman ou chez papa?

Passé le moment de l’annonce, vient l’organisation concrète de la nouvelle vie. Qui va quitter la maison? Le départ d’un parent peut être ressenti comme un abandon par les enfants. C’est ce qu’expriment plusieurs personnes dans l’enquête de l’UCL. « Ils me l’ont annoncé à deux, enfin c’est plus mon père qui a parlé, disant que ma mère allait partir, dit Matthieu, 18 ans. J’ai quand même eu une légère impression qu’elle m’abandonnait. Mais c’est assez vite parti quand je me suis rendu compte qu’il y avait une garde alternée, que c’était une semaine chez l’un, une semaine chez l’autre. »

Certains enfants ont éprouvé un sentiment d’angoisse à l’idée de devoir vivre avec le parent qui s’est le moins occupé d’eux, avec lequel ils se sentent le moins en sécurité. « À 8 ans, j’ai commencé à cuisiner, explique Sylvie, 29 ans. Papa ne savait pas faire à manger. Les premières patates étaient toujours systématiquement cramées, carbonisées, c’était pas possible, le poisson aussi était cramé. »

L’appauvrissement financier est une conséquence fréquente de la séparation. Dans près d’un cas sur deux, un seul parent assume l’entièreté des dépenses. Et près d’une famille monoparentale sur deux, souvent composée de la mère et de ses enfants, ne perçoit aucune contribution financière de la part du père. Pour elles, le risque de pauvreté est trois fois supérieur à celui d’une famille composée d’un couple. « Au final, ce sont plus les questions d’argent qui polluent la relation entre « ex » que la garde des enfants », décrit une étude réalisée par la Ligue des familles et Dedicated Research, en mars 2015.

Génial, mes parents divorcent!

Béatrice, 38 ans, mère de garçons de 11 et 8 ans, assume tout, toute seule, depuis trois ans. « Honnêtement, si j’avais su ce qui m’attendait, je n’aurais pas quitté mon conjoint. J’ai un salaire correct mais il ne suffit pas à payer toutes les charges. Pour préserver mes enfants, j’évite les conflits avec leur père mais c’est fatigant de toujours prendre sur soi. Je fais tout pour que mes garçons ne souffrent pas de la situation. J’évite de me remettre avec quelqu’un de peur que ce soit plus compliqué encore. »

L’étude de l’UCL met en avant des situations essentiellement problématiques. Heureusement, beaucoup de séparations se déroulent sans encombre, dans le respect de chacun. Emilie, 13 ans, n’a pas le sentiment de vivre un traumatisme avec ses parents séparés. Ceux-ci s’entendent bien. « Je trouve ça même plutôt chouette de changer de maison, explique la fillette. On passe de meilleurs moments, on est contents de se revoir. » L’arrivée d’un nouveau partenaire dans la vie d’un parent peut toutefois changer la donne. « Alors qu’ils conçoivent largement la rupture parentale comme une fatalité sur laquelle ils n’ont pas de prise, de nombreux enfants appréhendent au contraire la remise en couple d’un des parents. Beaucoup estiment qu’ils devraient bénéficier d’un droit de regard sur cette phase », déclare le chercheur Jacques Marquet.

 

Plusieurs adultes interrogés ont vécu l’arrivée d’un beau-parent comme intrusive. « Ma maman s’est beaucoup laissé influencer par son nouveau compagnon qui était très vieux jeu, témoigne Corinne, 36 ans. Tout à coup, alors qu’auparavant on pouvait jouer dans la rue jusque tard le soir, je me souviens qu’il fallait rentrer quand les lampadaires s’allumaient. Alors qu’on ne faisait rien de mal, on jouait à cache-cache ou quoi. Et puis aussi, on était au mouvement de jeunesse, au patro, et d’un coup ça aussi il trouvait que c’était une perte de temps. Ma maman avant, le midi elle allait faire les boutiques et elle nous ramenait des trucs et puis soudain, c’était du gaspillage. »

Le malaise et le sentiment de dépossession sont profonds lorsqu’une adolescente a le sentiment que son beau-père porte sur elle un regard équivoque. « J’avais l’impression qu’il voulait que je sois très femme, explique Claire, 40 ans. C’était un gars qui se baladait tout le temps à poil. Je me sentais vraiment agressée dans mon intimité. J’ai fait la grève de l’épilation, je ne voulais plus me laver. Je faisais des concours avec des copines, celle qui restait le plus longtemps sans se laver les cheveux. J’étais vraiment répugnante. »

Voir la suite du dossier dans le Moustique du 2 décembre 2015

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