Peut-on croire le détecteur de mensonges?

Il est utilisé quasi tous les jours par la police belge. Mais le polygraphe est-il fiable?

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Souvenez-vous, en 2012, Mohamed Jratlou, est condamné à neuf ans de prison pour coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort de son fils Younes, 4 ans, sans intention de la donner. Il avait accepté de se soumettre au détecteur de mensonges et avait échoué au test. Impossible de savoir si cet élément a pesé lourd dans l’intime conviction des jurés. Mais à l’époque, plus d’un Belge avait été surpris d’apprendre d’une part que cet outil, rendu familier par les séries américaines, était utilisé quasiment tous les jours par la police belge (qui en dispose depuis 2001) et, d’autre part, qu’il avait une fiabilité toute relative. Pourquoi?
 
Comment ça marche?
On a tort de le surnommer « détecteur de mensonges ». Son vrai nom, c’est polygraphe, c’est-à-dire que, après un « calibrage » pour mesurer les réactions normales du suspect à des questions anodines, il mesure en temps réel plusieurs variables physiologiques (pression sanguine, fréquence cardiaque et respiratoire, transpiration) pendant que la personne testée subit un interrogatoire. Cela ne donne pas une indication certaine sur « la » vérité. Dans le procès de Mohamed Jratlou (qui nie toujours les faits), son avocat, Me Magnée, avait ainsi pointé qu’à la question « Avez-vous tué votre fils? », n’importe qui aurait des émotions ou transpirerait…
 
Est-ce fiable?
« Le polygraphe ne détecte pas les mensonges, il analyse les variations émotionnelles », explique Eric Goulard, spécialiste de la communication non verbale et auteur de « Comment détecter les mensonges? » (Leduc, 2013). « Imaginez. Vous, journaliste à Moustique, êtes interrogée par la police. Si l’intervieweur est une femme ou un homme, vous ne réagirez déjà pas de la même façon. Et si l’agent est George Clooney dont vous êtes folle, vous ne réagirez pas du tout de la même façon aux mêmes questions. Un simple regard de la part de l’intervieweur qui serait compris par le suspect comme « agressif », « en colère » ou « waw, il a vraiment des beaux yeux », modifiera complètement les résultats. Il a vraiment été démontré que ce n’est pas fiable. »
 
Sans aller aussi loin, les polygraphistes eux-mêmes reconnaissent généralement une marge d’erreur de 5 %. Une étude du Conseil national de la recherche américaine a analysé 57 travaux réalisés, et conclu que la fiabilité du polygraphe n’excède pas 80% (en laboratoire). C’est pourquoi, un citoyen peut user de son droit de garder le silence et refuser de s’y soumettre. Ce refus sera alors évalué par le juge, qui pourrait toutefois l’interpréter comme un indice de culpabilité. Il ne peut en tout cas jamais être utilisé comme unique preuve, mais il peut permettre de mettre la pression sur quelqu’un pour obtenir des aveux ou, influencer un jury.
 
Peut-on tricher?

Un innocent pourrait donc « échouer », alors qu’un coupable pourrait « réussir » le test? Selon l’étude du Conseil national de la recherche américaine, il existe également trop de moyens de tricher au polygraphe pour que ses résultats soient admissibles comme preuves par un tribunal. Il existe notamment un livre que l’on peut télécharger gratuitement sur internet (The Lie Behind The Lie Detector, « Le mensonge derrière le détecteur de mensonges ») permettrait d’apprendre à « tromper » le polygraphe.
 
Et demain?
On met au point de nouvelles technologies de détection de mensonges: imagerie cérébrale, analyse informatique de la voix, des expressions faciales et de mouvement des yeux… A l’heure actuelle, elles ne sont pas acceptées légalement. Mais on pourrait imaginer que dans un futur (cauchemardesque?) proche, elles soient accessibles à tous, comme simple application sur un Smartphone, par exemple.
 
Quid du sérum de vérité?
Cette technique d’injection (alcool, penthotal) qui a largement inspiré la fiction, est très controversée. Ses résultats ne seraient pas fiables car le sujet mélange faits imaginaires et réels. Il a toutefois été encore utilisé fin des années 2000 en Inde, suite aux attentats de Bombay.
 

Retrouvez notre article « La vérité sur le mensonge » dans Moustique.

 

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