Trop jeunes mariées

Une campagne-choc produite par l'ONG Plan Belgique a reçu le concours de Marie Gillain et sa fille. Pour mettre en lumière le mariage précoce et forcé. Car le phénomène touche également la Belgique

moustique1_copyrightcplan

Une chambre d’enfant, dans la pénombre, à l’aube. Une maman va réveiller sa petite fille. Elle la chatouille. Elles rient. La petite fille se rendort un instant. Sa maman la caresse et l’embrasse. Mais il faut se lever. Dans la bonne humeur, la petite fille saute de joie sur son lit, elle place devant elle une magnifique robe de dentelle. Une robe de mariée. La maman coiffe sa fille, l’aide à enfiler la robe, et pose sur son visage une fine broderie. L’expression de la petite fille se fait alors plus grave. La maman referme la porte de la chambre. Une main d’homme relève le voile de la jeune fille qui regarde, apeurée, le sol. Assise sur le lit, elle ne sait que faire: elle a 11 ans. L’homme commence à se déshabiller, révélant l’embonpoint d’un bourgeois quinquagénaire. Heureusement, une voix prévient: « Ceci n’est qu’une fiction… ». Fiction pour certaines, réalité pour d’autres…

« Les mariages forcés et précoces ça n’existe pas que dans des pays lointains, c’est un grave problème qui affecte aussi notre société », commente Manuela Varrasso, de chez Plan Belgique. « Si Marie Gillain et sa fille ont prêté leur concours à ce spot, c’est, d’ailleurs, dans cette double finalité: il faut lutter contre ces abus à l’international et en Belgique. Le contexte européen, une actrice belge, une petite fille blonde, un appartement bourgeois, permet une plus grande identification du public vis-à-vis d’une problématique trop ignorée parce que perçue comme trop lointaine » explique la jeune femme qui gère la communication de l’ONG. Cette dernière a été créée il y a 80 ans par deux Britanniques qui souhaitaient, à l’époque, venir en aide aux orphelins de la guerre civile espagnole.

« Dans le monde, il y a 16,5 millions de mineures mariées chaque année. »

« Le mariage forcé ou précoce est une réalité qui percole à la surface de l’opinion publique depuis une quinzaine d’années, mais il est encore considéré comme faisant partie du grand barnum des monstruosités médiatiques qu’on planque sous le tapis après avoir frissonné quelques secondes. »

En trois ans, 56 plaintes en Belgique

« Entre 2010 et 2013, il y a eu 56 plaintes relatives à un mariage forcé enregistrées auprès de la police belge. En 2011, il y a eu trois cas officiels. En 2014, il y a eu un procès, à Verviers, relatif à un mariage forcé entre mineurs. Dit comme ça, c’est peu », concède Els Leye, professeur et chercheuse à la V.U.B. et à l’Université de Gand, qui a consacré sa vie professionnelle à traiter de la mutilation sexuelle et des mariages forcés et précoces.

Cette spécialiste du domaine précise: « C’est peu mais c’est un phénomène très largement sous-rapporté. La réalité est tout autre. D’abord parce qu‘il ne faut pas prendre le terme mariage au sens strict du terme, au sens du mariage contracté devant un échevin de l’état civil. On y inclut la cohabitation, les fiançailles ou l’union conjugale reconnues par la loi religieuse et les rites coutumiers. Autant de réalités qui passent facilement sous le radar. Ensuite, il est très difficile pour une victime de déposer plainte. Parce que bien souvent le « mariage » a été voulu ou consenti par les parents. Il y a un conflit de loyauté qui rend difficile de se rebeller contre une décision parentale ».

La chercheuse avance d’autres raisons qu’elle a pu observer au cours de ses travaux. « Les jeunes filles ont été très souvent déscolarisées après leur mariage, elles sont donc moins informées, moins armées pour rapporter une situation abusive. Et comme elles vivent au sein de leur belle-famille, elles sont socialement isolées. Voilà pourquoi les quelques plaintes de mariage forcé que l’on a tous les ans ne sont pas représentatives de l’ampleur du phénomène », conclut la spécialiste qui souligne, par ailleurs, l’extrême difficulté à obtenir des témoignages de victimes.

Une réalité importée en Belgique

Impossible donc d’avoir une idée précise du nombre de ces unions forcées qu’il y a dans le Royaume. Quelques indices font cependant sourciller, lorsqu’on plonge dans la réalité sociale, assez similaire à la nôtre, chez nos voisins français. Ainsi, la presse et des ONG françaises évoquent 600 cas en 10 ans pour la seule ville de Montpellier et un chiffre total pour l’Hexagone de 70.000 mariages forcés.

« Nos régions ont connu des mariages « arrangés », « imposés » voire « forcés » pendant des générations, mais cette tradition a aujourd’hui disparu. L’existence de mariages forcés en Belgique trouve son origine au sein de communautés issues de l’immigration, analyse Anthony Vanoverschelde, chercheur de Plan Belgique. Même si, au contact de notre société, celles-ci adoptent majoritairement nos lois et nos coutumes, dans certaines d’entre elles les traditions sont fortes. Dans les pays en développement, une fille sur trois est mariée avant d’avoir 18 ans, une fille sur neuf, avant 15 ans. En Inde, 47 % des filles sont mariées avant 18 ans. Et dans les 14 pays partenaires de la Coopération belge, les pourcentages de filles mariées avant 18 ans sont très élevés: 76 % au Niger, 55 % au Mali, 39 % en République démocratique du Congo, 21 % en Palestine, 16 % au Maroc… Il ne faut pas considérer tous ces mariages précoces comme des mariages forcés. Il est cependant certain qu’une bonne partie le sont. »

Pour accréditer la thèse avancée par le chercheur, un chiffre du Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides: entre 2009 et 2013, près de 4.000 demandes d’asile déposées en Belgique par des candidats réfugiés avaient comme motif… un mariage non consenti!

Finalités du mariage forcé

Pédophilie, prostitution… Lorsqu’on évoque l’union forcée avec une très jeune femme, ce sont bien souvent les deux raisons qui viennent à l’esprit. On imagine un homme lubrique à la barbe grisonnante ou un beau parleur qui « épouse » des dizaines de filles pour les mettre ensuite sur le trottoir. Mais la réalité est plus complexe. Ces deux archétypes sont, certes, présents, mais sont tout à fait marginaux. A côté de la volonté de la famille de trouver une « place » à leur fille dans une société traditionnelle, la finalité principale d’un mariage forcé est qu’il représente une échappatoire à la pauvreté.

Dans de nombreuses sociétés en développement, les moyens dont dispose une famille sont si limités qu’il faut faire de cruels choix. Si la nourriture vient à manquer, on privilégiera les garçons. Alors que faire des filles? La réponse s’impose. Une fille qu’on marie, c’est une bouche en moins à nourrir. Le problème économique est, ainsi, parfois si criant que les parents choisissent de marier leur fille à un âge extrêmement jeune, à moins de 8 ans, pour simplement lui assurer une croissance physique normale.

Ce qui peut apparaître comme une tradition obscurantiste, un scandale – comment un père ou une mère peuvent-ils marier une enfant? – n’est en réalité que la malheureuse déclinaison d’une protection, la forme ultime de faire survivre son enfant. « Protéger sa fille » est un argument qui revient souvent dans les motifs des parents. Dans certaines régions d’Inde où les viols sont courants, le mariage précoce constitue une forme de prévention: une jeune fille mariée n’ira plus à l’école, sera recluse chez elle et ne sera donc pas dehors sur les chemins à la merci d’un prédateur.

L’actualité récente nous livre un dernier exemple en la matière. « On voit ça chez les réfugiés syriens: les familles parfois n’ont pas les moyens de payer le passage vers l’Europe de leurs filles, alors, elles les marient à des hommes qui les emmèneront vers des cieux plus cléments » soupire la professeur Els Leye. L’enfer est pavé de bonnes intentions…

« Globalement, le phénomène recule, surtout parmi les moins de 15 ans, positive timidement Anthony Vanoverschelde de Plan Belgique. On le voit bien grâce à nos filiales et nos missions à l’étranger. Mais pas partout et pas suffisamment vite. D’après les chiffres les plus récents des Nations unies, si nous ne redoublons pas d’efforts, vu la croissance démographique, 16,5 millions de mineures seront mariées chaque année pour atteindre dans 15 ans un total de 950 millions de femmes mariées avant 18 ans dans le monde. Il faut donc que les gouvernements occidentaux, notamment la Belgique, inscrivent la lutte contre les mariages précoces et forcés au cœur de leurs accords de coopération avec les pays en développement. » Une lutte qui sera basée sur l’éducation, l’information et le rééquilibre des rapports homme/femme.

Pour la Belgique la professeur Leye avance des solutions.  « Il faudrait surveiller les populations à risque. L’Université de Hasselt travaille sur un modèle de screening des populations pour épingler les cas à surveiller. Il serait me semble-t-il pertinent de former le personnel enseignant et les travailleurs sociaux à cette problématique et pourquoi pas leur offrir ces moyens de screening. Vu les flux migratoires actuels, ce n’est pas du bon sens, c’est une nécessité. Parce que voyez-vous, un mariage forcé ou précoce contracté en Occident justifierait et renforcerait les pratiques dans les sociétés d’origine. On rentrerait alors dans un cercle vicieux. » Et infernal pour Sadia, Lamana, Haoua et les milliers d’autres.

Sur le même sujet
Plus d'actualité