Mein Kampf: Du tabou à la banalisation

Mein Kampf, le manifeste de la pensée nazie rédigé par Adolf Hitler, va être réédité par Fayard. L'annonce a relancé le débat sur l'ouvrage nauséabond à la fascination persistante. Comme d'autres.

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Une lettre ouverte de Jean-Luc Mélenchon a suffi à  galvaniser un débat dont les milieux littéraires et universitaires n’allaient pas pouvoir faire l’économie. Fayard, la propre maison d’édition du président du Parti de Gauche, a décidé de publier une nouvelle édition, largement annotée et commentée, du Mein Kampf d’Adolf Hitler. Le livre infernal devrait sortir dans « un an ou deux », disait Sophie de Closets, directrice de Fayard, et les bénéfices potentiels iraient à « un tiers »

Le sang de Mélenchon, tonitruant leader du Parti de Gauche et auteur bancable de la maison, n’a fait qu’un tour. « Rééditer ce livre, c’est le rendre accessible à n’importe qui. Qui a besoin de le lire? Quelle utilité à faire connaître davantage les délires criminels qu’il affiche? », condamne-t-il fermement. La polémique était lancée avec en son centre, une question cruciale: pour annihiler Mein Kampf, faut-il le réduire aux oubliettes ou bien le placer sous un projecteur critique pour le banaliser? Surtout à une époque où l’idéologie nazie et son icône moustachue reprennent du poil de la bête (immonde).

La prise de position de Mélenchon a permis à Mein Kampf de truster les fils d’actualité des réseaux sociaux et de rappeler davantage que le manifeste politique du Führer, confus et quasi illisible, allait tomber dans le domaine public le premier janvier 2016. En effet, les droits de propriété intellectuelle s’achèvent septante ans après la mort d’un auteur – et Hitler est mort, comme chacun le sait, en 1945. Après cela, l’œuvre peut être rééditée, diffusée et une maison d’édition, par exemple, pourra vendre le texte sans payer de droits. Depuis la fin de la guerre, c’était le Land de Bavière qui couvait la patate chaude. Les alliés lui avaient refilé les droits en allemand de Mein Kampf, et la Bavière avait refusé, depuis, toute adaptation, réédition ou traduction.

Cette mainmise sur les droits du texte allemand n’a pas empêché une diffusion très variable de Mon combat dans les autres langues. Les Nouvelles Editions Latines, unique maison d’édition qui possède les droits de traduction de Mein Kampf en français (et est sommée d’accompagner chaque sortie d’un avertissement), ne vendent qu’une vingtaine d’exemplaires par an en Belgique. « La traduction qui est proposée n’est pas extraordinaire, d’ailleurs, mais on peut en effet commander Mein Kampf dans n’importe quelle librairie en Belgique, même si personne ne va le mettre en avant », rappelle Patrick Charlier, directeur du Centre interfédéral pour l’égalité des chances. En 2012, la présence d’un exemplaire dans les rayons d’une librairie Club à Charleroi avait suscité l’indignation des clients. La personne qui l’avait commandé n’était pas venue le chercher.

En réponse à Jean-Luc Mélenchon, qui reprochait à Fayard qu’éditer Mein Kampf c’était aussi le diffuser, Christian Ingrao, historien français spécialiste de la période nazie, a souligné: « La recherche « Mein Kampf PDF » est la deuxième plus populaire quand on tape les premiers mots du titre dans Google, et il faut deux clics pour y accéder ». L’indigeste logorrhée hitlérienne, écoulée à douze millions d’exemplaires avant 1945 et dictée en prison par Adolf Hitler, à l’origine pour ramener de l’argent, se retrouve aisément sur Internet dans des versions plus ou moins fidèles à l’original.

En 2014, un e-book, édité en anglais par une maison brésilienne, disponible pour 0,75 €, se retrouvait quatrième du rayon digital d’Amazon en matière d’idéologie et doctrines, et en tête du rayon fascisme. Du côté des librairies, quelques années avant, Mein Kampf ressortait du côté du Japon, où son adaptation manga s’écoulait à 45.000 exemplaires, soit mieux que Le capital de Marx. En 2005, en partie à cause de son prix bas et d’une poussée nationaliste, Mein Kampf s’est vendu à 50.000 exemplaires en quatre mois en Turquie. Idem en Inde où, aux alentours des années 2010, le délire paranoïaque de Hitler s’écoulait pas mal, avec la bénédiction de l’extrême droite nationaliste.

Une source parmi d’autres?

La fascination que ce livre suscite diffère selon les contextes. Il est probable aussi que la discrétion conférée par l’achat et la lecture d’un e-book facilite les ventes en ligne. Les médias, eux, embraient toujours largement pour relayer une recrudescence de ses ventes, même si elle se dessine loin de leur lectorat. Alors, faut-il couper court à cette fascination en ravalant Mein Kampf au rang d’un tabou d’autant plus étrange que le livre est définitivement à portée de clic? Patrick Charlier estime au contraire qu’une nouvelle édition, largement commentée et évidemment critique de Mein Kampf est souhaitable. « Une personne qui est proche idéologiquement du nazisme ne le sera pas uniquement grâce à une lecture de ce livre. Il s’agira d’une source parmi d’autres. Mein Kampf n’est pas l’alpha et l’oméga du nazisme. L’enjeu est d’en faire une pièce parmi d’autres à verser dans l’histoire du XXe siècle, de le banaliser. Et non pas de l’interdire. Je rajoute que jusqu’ici, aucune indication ne nous montre que quelqu’un cherche à publier ce livre pour justifier ou glorifier le nazisme. »

Comme l’a bien écrit Christian Ingrao dans sa tribune à Libération, il s’agit d’un texte « dont on sent bien que son halo excède de très loin l’effet de sa lecture ». Face à cette aura (négative), il suggère de ne pas « rejeter Hitler et Mein Kampf dans le pathologique et la démonologie », mais plutôt de voir, à l’aide des historiens, « que Hitler fut le révélateur d’une immense crise politique non seulement allemande mais aussi européenne ». Cela permettra aussi de montrer que la bible du futur Fürher n’est pas le seul texte qui a influencé le nazisme. Pas plus, en dépit de son antisémitisme forcené et abject (le mot « juif » revient trois fois par page), qu’il ne contenait le plan de la solution finale.

Bien sûr, il y a fort à parier que le nom de Fayard, géant de l’édition française, permettra de vendre plus d’exemplaires de cet ouvrage copieusement annoté que s’il était sorti chez une obscure enseigne. Soulagé de son habit (faussement) clandestin, le livre pourrait même s’installer dans certains salons, grâce à son lourd appendice de commentaires le rendant bien plus acceptable socialement.

Contribuera-t-il à booster les conspirationnistes et antisémites qui, dans certaines parties fangeuses d’Internet, se délectent encore des Protocoles des sages de Sion, un faux avéré? Patrick Charlier fait le pari inverse. « Maintenant, il va y avoir un appareil critique qui pourra donner des outils et des arguments à ceux qui voudraient répondre à ces personnes. » Le directeur du Centre interfédéral pour l’égalité des chances rappelle que si le négationnisme a pu connaître des pics avérés dans les années 70 et 80, avec des personnages comme Robert Faurisson, aujourd’hui, en Belgique, les poursuites de cas de révisionnisme sont extrêmement rares.

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