Facebook: la mort en héritage

Souvenirs, hommages, fleurs, pleurs et couronnes... Les manifestations du deuil s’installent sur les réseaux sociaux. Pourquoi on clique "J’aime" sur la photo d’un mort?

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Sur Facebook, entre deux vidéos de chatons qui jouent du piano et un test pour savoir quelle star aimerait sortir avec nous, on tombe parfois sur des messages plus graves: « J’ai une triste nouvelle à vous annoncer. Cette nuit, maman est morte, elle est allée rejoindre papa au royaume de la paix éternelle », « Perdre son père, c’est perdre l’insouciance, c’est aussi prendre conscience que rien n’est éternel, que tout se passe ici et maintenant », « Il y un an que tu es parti, j’espère que tu me vois de là-haut et que tu es fier de moi, papa », « Pour ceux que ça intéresse, la cérémonie d’adieu à notre chère Chouquette aura lieu jeudi à 10 h au funérarium »…

De plus en plus d’internautes utilisent les réseaux sociaux pour informer du décès d’un proche, pratique qui a depuis longtemps dépassé le macabre pour entrer dans ce qu’il faut bien appeler une nouvelle habitude du fil d’actu. On voit ainsi fleurir toute une littérature qui joue sur la tonalité du message de condoléances, affichant publiquement ce qui, jadis, se murmurait en privé. Photos du cher disparu, illustrations aux motifs kitsch (ciel, colombes, tunnel de lumière, couchers de soleil…) accompagnent la litanie des commentaires qui, au jour de l’annonce du décès, fait office de défilé au domicile du mort.

Comme si les rituels ancestraux du deuil, ceux qui forment le langage convenu autour de la mort dans notre société, trouvaient sur Facebook un terrain propice à de nouvelles expressions. En quelques instants, un profil Facebook peut donc se transformer en veillée funèbre, accueillant des dizaines et des dizaines de visiteurs qui tiennent à rendre hommage au défunt et à soutenir la famille, selon les règles de rites funéraires dont plusieurs remontent au Moyen Age.

« Il est tout à fait logique, vu l’évolution des choses, que les rites du deuil se pratiquent aussi en ligne, explique  Damien Van Achter, professeur à l’IHECS et spécialiste des réseaux sociaux. L’évolution des choses dans notre société veut que la frontière entre vie publique et vie privée a tendance à s’estomper. Même si la plupart des gens n’ont toujours pas conscience d’avoir cette vie publique et pensent que ce qu’ils publient reste confiné à une sphère limitée. L’entourage d’un mort s’empare de l’événement pour laisser des traces sur Facebook, mais on a déjà expérimenté cette pratique dans World Of Warcraft (jeu vidéo dont le décor est un monde imaginaire – NDLR) ou dans Second Life (univers virtuel du début des années 2000 – NDLR). Tout porte à croire que ce genre de manifestations du deuil va évoluer de façon exponentielle avec, par exemple, l’installation dans notre quotidien des Oculus Rift (casques de réalité virtuelle augmentée – NDLR). »

Profils en héritage

Alors que les entreprises de pompes funèbres ont depuis longtemps ouvert des registres de condoléances en ligne, l’entourage de certains défunts ne se prive pas pour faire vivre leur mémoire. Ils continuent d’alimenter la page Facebook du disparu ou en ouvrent une nouvelle en guise de chapelle ardente avec autel du souvenir et décoration florale. « Des gens continuent à poster des choses sur le mur de personnes décédées pour partager leur douleur, les sentiments de manque et d’absence, poursuit Damien Van Achter. Les formes que cela peut prendre sont parfois assez étonnantes, mais ce qui ne m’étonne pas du tout, une fois de plus, c’est que ça existe. On surfe sur le profil Facebook d’un mort comme on va se recueillir sur sa tombe. »

Un comportement lugubre qui, hier, aurait pu facilement être taxé de voyeuriste ou de mauvais goût mais qui, aujourd’hui, semble familier aux utilisateurs des réseaux sociaux. Tant et si bien que ce rapport à la mort est désormais pris en considération par Facebook. « Depuis le mois de février, Facebook a instauré ce qu’on appelle des « legacy contacts », poursuit Van Achter. En gros, vous pouvez désigner quelqu’un comme étant le légataire universel de votre profil. On peut dès lors faire trois choses: changer la photo de profil de la personne décédée, écrire un statut qui servira d’avis funéraire et avoir la possibilité de continuer à accepter des amis. En revanche, on ne peut pas changer les contenus… Vous pouvez décider, de votre vivant, de faire fermer votre page Facebook mais pas de la supprimer puisque Facebook ne supprime jamais rien. » Ce qui signifie que, d’une certaine façon, Facebook nous promet la vie éternelle… Facebook élaborant la plus grande recension de l’humanité jamais réalisée, pas même par les mormons pourtant spécialistes des données généalogiques.

Partager sa peine

Facebook a donc remplacé la place du village, le rendez-vous au coin du feu et les réunions de famille. Et si on y annonce grossesses et naissances à grand coup d’images d’échographie et de maternité, pourquoi n’y informerait-on pas de la mort? Le réseau a muté en un immense hall ouvert à tous les courants d’air et toutes les humeurs, comme sur Twitter où là aussi on a la commémoration facile et, mieux, spontanée. « Twitter s’est distingué de façon incroyable autour de la disparition de certaines personnes, conclut Damien Van Achter. Je pense au suicide d’Aaron Swartz (cyberactiviste qui s’est donné la mort à 26 ans sous le coup d’une accusation pour fraude électronique – NDLR), figure historique d’Internet et dont la mort a provoqué un mouvement mondial de deuil et de recueillement sur Twitter. »

Et comme tout est possible sur Internet, certains n’hésitent pas à aller très loin dans l’hommage et l’expression de leur chagrin. Comme ce couple de Saint-Nicolas qui, il y a un an, dévasté par la perte de son bébé, mort-né, a posté sur Facebook une photo de lui tenant dans ses bras la dépouille de l’enfant. La photo, certes dérangeante, a été signalée comme « inappropriée », poussant Facebook à demander le retrait de l’image. Ce qu’ont refusé de faire les parents dont le but, expliquaient-ils, n’était pas de heurter mais de partager leur peine. Quelques mois plus tard, un couple d’Américains demande à une photographe de prendre des clichés de leur bébé, lui aussi mort-né. Des photos bouleversantes et d’une grande beauté qu’ils ont postées sur Facebook.

Les réactions des internautes à la publication de ces photos ont été nombreuses, certaines positives, d’autres mitigées, mais n’ont pas pu éviter le débat de société. Peut-on exhiber et partager des images de morts en ligne? Doit-on continuer à fermer les yeux sur la mort comme l’urbanisation des villes nous l’a imposé depuis des années? Facebook et Twitter ne sont-ils pas en train de réactiver, dans une version numérique à laquelle ne s’attendaient pas les anthropologues, de vieilles traditions que l’on croyait tombées en désuétude?  

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