Méga-prison de Haren: un mauvais projet

Des militants viennent d'être expulsés du terrain où doit être construite cette prison de 1190 places… Les pelleteuses sont sur place, mais les doutes quant à la pertinence du projet subsistent.

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Il y a quelques mois, Moustique vous proposait un reportage sur la « Zone à Défendre » (ZAD) du Keelbeek, à Haren. Lundi (21/9), les militants opposés à la construction d’une méga-prison de 1190 places (trois prisons pour hommes, deux pour femmes, un centre psychiatrique, une institution pour jeunes et un centre administratif), prévue pour 2016, se sont fait expulsés manu militari par la police. Malgré la destruction de leurs cabanes d’occupation, le saccage de leur potager collectif par les pelleteuses et sept arrestations, les militants ne lâchent pas et se sont installés sur un terrain voisin. Comme eux, des riverains, des organisations (comme InterEnvironnement Bruxelles, La Ligue des Droits de l’Homme, l’Observatoire international des prisons) et des magistrats pensent que la méga-prison de Haren est une mauvaise solution. Nous avons demandé son avis à Philippe Mary, professeur à l’école des sciences criminologiques de l’ULB.
 
 
La plupart des prisons belges sont surpeuplées et délabrées… En construire de nouvelles permettrait d’améliorer les conditions de vie des détenus, non?
Philippe Mary – Oui, mais dans le Master Plan (rénovation et construction de prisons entre 2008 et 2016 – NDLR), il ne s’agit pas seulement de remplacer de vieilles prisons, mais surtout d’en construire de supplémentaires. Or la recherche scientifique montre que plus on construit de places en prison, plus on les remplit.
 
Et au niveau de la taille? Que dit la science de complexes pénitentiaires aussi grands?
Ph. M. – Il n’y a eu aucune étude préalable sur ce choix, ni sur les implications du partenariat public-privé. Même la Cour des comptes a été incapable de chiffrer le coût de ce Master Plan. C’est quand même perturbant, lorsqu’on voit la situation des finances publiques aujourd’hui, de se lancer dans un programme de centaines de millions d’euros sans en connaître exactement le montant. Ensuite, les études étrangères mais aussi le Conseil de l’Europe recommandent de faire exactement l’inverse: privilégier de plus petites structures. C’est un principe connu en criminologie: pour qu’une prison soit gérable, qu’on puisse éviter les incidents, la violence, les trafics, il faut miser sur la communication entre le personnel et les détenus sur de nombreuses activités.
 
Les concepteurs du projet soutiennent que cela a été prévu comme un « village pénitentiaire », avec des entités gérées indépendamment les unes des autres.
Ph. M. – Premier point: certains estiment que pour 1190 détenus, il aurait fallu prévoir deux à trois fois plus d’hectares… Ensuite, il faut savoir que quand des directeurs de prison ont conseillé de faire des structures pavillonnaires, plus petites, plus gérables, les concepteurs ont rétorqué que c’était trop cher. Or, Hans Claus, un directeur de prison flamand, qui défend le projet « De huizen » (« les maisons »), a montré que le placement des détenus dans des maisons « comme les autres », au sein de villes, était non seulement plus humain et plus efficace pour la réinsertion, mais qu’il coûtait aussi dix fois moins cher! C’est l’exact contre-pied du projet à Haren.
 
Autre problème: la situation, « décentrée » de cette méga-prison.
Ph. M. – Une bonne partie des détenus de Haren seront en détention préventive, cela va engendrer énormément de déplacements d’avocats, vers les tribunaux etc… La solution proposée par le Master Plan: des vidéo-conférences avec les avocats et un tribunal au sein de la prison. Donc ce n’est même plus au Palais de Justice qu’on va juger les gens, mais au sein de la prison! A Haren, ce n’est pas seulement la conception de la prison qui est controversée, c’est aussi l’impact que cela pourrait avoir sur la façon de rendre la justice.

 

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