Cafard, le coup de cœur

La saisissante épopée des auto-canons belges dans la Grande Guerre dans un film d'animation pour adultes. Une claque!

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Cent ans après le départ du corps expéditionnaire des auto-canons-mitrailleuses (ACM) belges sur le front de l’Est, Cafard nous fait plonger dans l’odyssée hors du commun de la première unité blindée de l’Histoire. Celle de ces quelque 350 soldats belges, engagés volontaires sur le front de l’Est en 1915 sur des voitures Minerve baptisées « cafard » en raison de leur forme rappelant le cancrelat. Le film est époustouflant à plusieurs égards. De par l’histoire qu’il raconte bien sûr, mais aussi en raison de sa technique d’animation très neuve. Décryptage.

Le prisme de cette épopée, c’est le destin (en partie fictionnel) de Jean Mordant, inspiré de l’ancien lutteur liégeois Constant le Marin (de son vrai nom Henri Herd). Massif et franc du collier, l’homme a la stature d’un Gabin période Grande Illusion – c’est qu’il vient d’en perdre pas mal. La Belgique est sous les bombes prussiennes, et sa fille de 15 ans a été violée par l’envahisseur à Ostende. Jean s’engage la rage au ventre dans les ACM, unité d’élite avant-gardiste réservée aux meilleurs combattants, flanqué de son entraîneur et de son neveu.

D’abord envoyés sur le front de l’Yser où la boue réduit les blindés à l’impuissance, ils débarquent à Vladivostok avant de se lancer, victorieux, dans l’offensive de Galicie en 1916 et d’impressionner toute l’armée russe. Sauf que voilà. La Révolution de 1917 gronde, et après le fiasco de l’offensive Kerenski, Mordant et ses potes décident de rentrer chez eux – par l’autre côté. Epaulés par une jeune infirmière qui fuit la Russie bolchevique, ils devront effectuer un véritable tour du monde (par la Mongolie et les Etats-Unis, où le courage des « brave little Belgians »  est salué de San Fransisco à New York) avant de retrouver leur terre natale.

Ce film rend hommage à une aventure humaine hors du commun. A travers des visions violentes et habitées (le générique du Nijinski-démon dansant Le Sacre du Printemps en 1914; la lutte hallucinée de Mordant contre le Kaiser) qui témoignent de l’extraordinaire « brutalisation » des sociétés en guerre. Pour atteindre une telle puissance visuelle et émotionnelle – qui rappelle à certains égards Valse avec Bachir sur la guerre du Liban – le film a eu recours à la double technique du « motion capture » et du « facial tracking », qui permet d’utiliser les expressions et mouvements d’acteurs réels. Et de recréer ensuite en animation les décors et les mouvements de caméra. Pour la version flamande, c’est le chaleureux Wim Willaert qui campe Jean Mordant – Benoît Magimel lui prête sa voix pour la version française, aux côtés de Jean-Hugues Anglade et Julie Gayet. Passionnant de bout en bout, Cafard touche parce qu’il ne lâche jamais l’humain, met à nu la détresse morale des hommes et des femmes en guerre. Le tout porté par la BO sensible d’An Pierlé. Un hommage à ces soldats belges qui furent les témoins extraordinaires et souvent oubliés de la grande barbarie. A ne pas manquer – puisqu’un siècle plus tard l’écho des guerres résonne toujours aussi fort.

> CAFARD. Réalisé par Jan Bultheel. Avec les voix de Wim Willaert et Benoît Magimel en VF – 97’

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