Mr Mondialisation à la Fête des Solidarités

Il s'appelle "Mr Mondialisation” et compte plus de 500.000 fans sur les réseaux sociaux. Depuis quelques années, le blog de ce Belge déverse anonymement ses convictions altermondialistes, devenant un des médias francophones les plus populaires du monde, devant la télé ou tous nos quotidiens. On l'a rencontré, en vrai. Et c'est une première. Il sera un des intervenants vedettes de la Fête des Solidarités ce week-end à Namur.

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2015. Quelque part sur les autoroutes de l’information. A chaque clic, un nouveau titre, une nouvelle vidéo. Il est loin le temps où l’on faisait la file pour acheter sa gazette à la librairie du coin, où l’on se réunissait religieusement devant le JT. En 25 ans, les nouvelles technologies ont fait voler en éclats les manières de communiquer. Dorénavant, on s’informe d’un clic à de multiples sources, on devient soi-même éditorialiste en commentant des infos sur les forums. Et si on le souhaite, on devient un « journaliste-citoyen » en créant un blog qui, parfois, devient une référence mondiale.

« Je ne remplacerai jamais le travail fourni par les journalistes, ce que je fais, c’est juste un blog. »

En 2005, par exemple, l’économiste américaine Arianna Huffington créait son blog, devenu depuis un acteur (et une entreprise) majeur de la presse web sous le nom de Huffington Post. De la même manière, la Britannique Tina Brown, une ancienne journaliste du Vanity Fair créait en 2008 The Daily Beast, un des sites désormais les plus lus de la planète. Et dans le monde francophone? Pas grand-chose. Jusqu’à l’arrivée de « Monsieur Mondialisation ». Un blog plutôt tendance altermondialiste et écolo qui peut se vanter de totaliser 570.000 likes sur Facebook. Plus que l’ensemble de trois grands sites médias classiques (Le Soir, La Dernière Heure, RTBF info) réunis. Plus que celui de Libération en France.

« Mon anonymat me préserve des procès d’intention. »

Un phénomène médiatique de très grand format, donc. A tel point que la prochaine Fête des Solidarités à Namur l’a invité dans un de ses débats. Un phénomène d’autant plus intrigant que derrière « Monsieur Mondialisation », il n’y a personne. Ou presque. Contacté par mail, c’est un collectif qui nous répond, d’abord, et nous propose une interview vidéo par Skype mais en aveugle: le collectif n’allumera pas sa caméra. On insiste un peu et l’on obtient un rendez-vous dans un lieu public… à Tokyo. Enfin, des semaines plus tard, c’est dans une maison prêtée de la banlieue de Namur qu’un homme nous accueille, un masque vénitien sur le visage. Il le retire bien vite, apparaît alors un jeune trentenaire, légèrement barbu, au regard vif…

Dites-moi, pour vous rencontrer, c’est le parcours du combattant…

Mr Mondialisation. – Oui, je tiens à conserver mon anonymat, mais estimez-vous heureux: ceci est la première interview que je donne en face-à-face.

Alors, qui êtes-vous, Mr Mondialisation?

Mr M. – Je m’appelle David, j’ai 30 ans, je suis diplômé de sociologie. Je suis un passionné des modes de communication et de l’information depuis mon adolescence: j’avais 17 ans lors des attentats du 11 septembre et la frénésie médiatique qu’ils ont entraînée m’a fasciné. On a pu tout lire et son contraire sur le modus operandi, les auteurs, les commanditaires. J’ai su qu’Internet était, dorénavant, le média qui allait prendre l’ascendant sur les autres.

Ça fait quoi d’être l’un des médias francophones les plus populaires du monde?

Mr M. – Je me rends compte qu’il y a beaucoup de monde qui me lit, qui me regarde. Mais je suis de la génération d’Internet, de cette génération qui ne place pas son ego dans le succès d’une rencontre avec un public. Après tout, je ne suis qu’une partie de cette rencontre. Il faut savoir rester humble. C’est d’ailleurs cette forme d’humilité qui m’a poussé à vouloir rester anonyme. Donc, qu’est-ce que ça me fait? Rien, ça ne me remplit ni de fierté, ni d’un sentiment d’importance…

Quel a été l’article qui vous valu le plus de lecteurs?

Mr M. – A proprement parler, notre meilleur score concerne une vidéo plutôt qu’un article, elle était intitulée Vous êtes l’évolution et a été vue 1,2 million de fois. On a eu également de très fortes fréquentations du site au moment des attentats de Charlie Hebdo et de l’Hypercacher: j’avais fait une compilation de dessins en faveur de la liberté d’expression en provenance du monde musulman. Pour ce qui concerne le reste du contenu, je connais nos chiffres: douze millions de « vu » sur Facebook par mois en moyenne et trois millions sur le site par mois également.

« Je pourrais avoir un vrai pouvoir de nuisance, vu le public que je draine. »

Quelle est la recette de ce succès?

Mr M. – L’anonymat y est peut-être pour quelque chose: les gens projettent ce qu’ils veulent sur un masque. Si j’avais par exemple un nom arabe, juif, flamand ou africain, je donnerais au public de facto un élément de biais par rapport au contenu. Du style: « Ah, il écrit cela parce qu’il est Juif, Arabe, Flamand ou Africain ». Et une partie du public cesserait probablement de me suivre. Cet anonymat me préserve de ces procès d’intention et me permet de conserver plus de lecteurs. Pour le contenu, je n’ai pas de recette miracle. Mais j’essaie de maintenir une alternance entre des sujets de fond et des sujets « légers »; une fois un dossier sur la déforestation en Amazonie, une autre fois la présentation d’un artiste original. Les sujets « légers » me ramènent un public que je mets en contact ensuite avec des thématiques « sérieuses »…

Vous pourriez définir la ligne éditoriale de Mr Mondialisation?

Mr M. – Elle se définit de manière complexe. Il y a un fond humaniste revendiqué – je ne fais évidemment pas référence au CDH de Joëlle Milquet! -, un fond laïc, également, puis un fond d’objecteur de croissance – la remise en question de la société de consommation dans toutes ses exagérations – et, enfin, un fond écologiste. J’essaie de faire un lien entre la sphère verte et la sphère humaniste. Le public est évidemment hétérogène: il faut voir les débats qu’il y a soit sur Facebook soit sur le site lorsque paraît un article, c’est-à-dire presque tous les jours. C’est animé et se confrontent des points de vue très différents. Parfois, c’est très chaud, mais dans l’ensemble, ça reste correct…

Justement, votre public, c’est qui?

Mr M. – Dans les gens qui me suivent, j’ai autant de gens de gauche anticapitaliste qu’issus du centre droit mais qui sont déçus voire inquiets de la tournure que prend la société ces dernières années. Par ailleurs il y a 180 pays représentés dans le lectorat. Mais, langue oblige, la France, la Belgique, le Canada, la Suisse sont en tête. La tranche d’âge des 18-25 ans est présente à 40 % et la tranche suivante, à 30 %. Un public jeune, quoi…

Visiblement, Mr Mondialisation, c’est plus qu’une personne. Vous avez combien de collaborateurs?

Mr M. – En principe et concrètement, je suis tout seul, même si sans l’aide bénévole d’un informaticien du Borinage, le site n’existerait pas. J’ai parfois quelques contributions gratuites. Mais la toute grande majorité du contenu, c’est moi. C’est la raison pour laquelle je passe de 12 à 14 heures devant mon écran…

Donc, c’est devenu votre activité professionnelle?

Mr M. – Oui. Et c’est très récent. Cela fait cinq ans que j’ai créé le blog. Pendant une partie de ces cinq ans, j’ai émargé au chômage. Er pendant une autre, j’avais une activité professionnelle. Mais le blog prend un temps plein. Donc j’ai décidé d’assumer: prester un temps plein et en vivre. Mais comme j’applique des principes stricts vis-à-vis des revenus que le blog est censé générer, l’affaire démarre lentement.

C’est-à-dire?

Mr M. – Je refuse de faire du contenu payant et je refuse la publicité. Je ne vis que par les dons que me fait la communauté des lecteurs et par la vente de mes masques vénitiens. De temps en temps, j’en peins un et le mets en vente. Je fais partie d’un système, puisque ma notoriété provient de Facebook, mais j’essaie de maintenir des règles personnelles. Après tout, quand j’ai démarré, je n’avais aucun « business plan ». Je n’avais aucun plan tout court, du reste: je me suis mis tout seul derrière mon PC, j’ai créé un blog, ça a marché… Il n’y a pas de modèle.

Votre blog met pourtant en question le modèle classique de l’information: certains de vos articles ont autant d’audience qu’un JT de la RTBF…

Mr M. – C’est vrai que c’est interpellant, notamment quand on songe au nombre d’employés de la RTBF – 2.000 je crois -, à l’argent public que cela implique… Alors que moi, je suis tout seul. Mais je tiens à dire ceci: je ne remplacerai jamais le travail fourni par les journalistes, ce que je fais, c’est juste un blog.

Mais que vous le vouliez ou non, des milliers de personnes ont décidé de s’informer auprès de votre blog et non plus auprès de la presse classique…

Mr M. – Au-delà de mon cas personnel, il y a effectivement une responsabilité dans le chef des blogueurs: celle de ne pas dire n’importe quoi. Je pourrais avoir un vrai pouvoir de nuisance, vu le public que je draine. Sur les blogs peuvent fleurir des théories farfelues ou de fausses informations: voyez comme les hoaxes ou le conspirationnisme ont du succès. Moi, je ne verse ni dans l’un, ni dans l’autre. Mais je me pose une question: est-ce que la presse classique n’a pas manqué le coche? Ne faut-il pas tout remettre à plat? Après tout, avant que l’imprimerie n’apparaisse au XVe siècle, les informations étaient diffusées par des crieurs de rue. Le mode de diffusion a changé il y a cinq siècles, il vient de changer, il y a 15 ans.

Une seule personne qui décide de la ligne éditoriale d’un média extrêmement lu, n’y a-t-il pas un enjeu en termes de démocratie?

Mr M. – Potentiellement, oui. Idéalement, il faudrait une rédaction dont les membres débattraient des sujets à traiter. Cela impliquerait une assise financière plus importante que celle qui est la mienne actuellement. Je ne m’y connais pas en la matière, mais des millions d’euros sont distribués à la presse classique chaque année. On pourrait – au-delà de mon cas personnel – envisager le fait qu’il serait judicieux d’aider de nouvelles structures de diffusion d’informations. Si le mode de diffusion a changé il y a 15 ans, pourquoi réserver l’argent public à des structures anciennes?

Le blog de Mr Mondialisation.

Mr Mondialisation participera à un des trois grands débats que la prochaine Fête des Solidarités organise à Namur les samedi 29 et dimanche 30 août à Namur. Son thème: « Génération Y: Les jeunes adultes, acteurs de changement ou victimes du passé? ». Forum Solidaris, 30 août, 17h40. www.lafetedessolidarites.be/

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