Jaco Van Dormael signe son testament

Un film néo-surréaliste qui cite James Ensor, Wikileaks, l'amour des bêtes et le style baraki.

texte_jaco2_reporters_19548529

Il y a beaucoup de monde dans Le tout nouveau testament. Jaco Van Dormael et Thomas Gunzig ont imaginé un film qui porte la bonne parole (soyons heureux tout de suite car tout à l’heure il sera peut-être trop tard), un film encombré d’une foule de personnages d’où émergent les nouveaux apôtres en marche vers une révision presque totale des Evangiles. Ce défilé se met en branle au moment où chacun reçoit le texto de sa vie: celui qui lui annonce sa mort. Cette masse, qui se met en mouvement partout dans la capitale de l’Europe à la recherche du sens de l’existence, fait indéniablement penser au cortège de L’entrée du Christ à Bruxelles, peinte en 1888 par James Ensor.

Dans leur désir de commuter les références et de faire une version belge des Saintes Ecritures, Van Dormael et Gunzig font écho au tableau du peintre ostendais dans ce qu’il a de plus grotesque, carnavalesque, chahuteur et grinçant. « Oui, je connais le tableau, explique Jaco Van Dormael, j’y ai pensé. Dans L’entrée du Christ à Bruxelles, le décalage entre le sujet et le monde contemporain qu’Ensor décrit provoque quelque chose de poétique et de comique. Quant au côté belge, il y est certainement avec, entre autres, Bruxelles qui est un personnage du film, mais aussi avec des touches d’accents comme celui de Liège de Jésus-Christ qui dit « oufti ». J’aimais l’idée que l’histoire soit ancrée dans le concret pour qu’elle puisse provoquer la drôlerie lorsqu’on évoque, par exemple, la multiplication des pains au jambon. »

Mais il n’est pas question que de multiplication de sandwiches dans Le tout nouveau testament, il est aussi question de girafes qui traversent la rue de la Loi à l’aube, de statues religieuses qui s’animent et parlent, de bourgeoise délaissée (Deneuve au taquet) qui tombe amoureuse d’un gorille avec qui elle finit au lit; cet animal odorant complétant le bestiaire de Gunzig qui, dans son dernier roman, Manuel de survie à l’usage des incapables, a déjà démontré le pouvoir érotique de l’ours sur la femme. Un portrait comique de Dieu (en gros baraki levé du pied gauche) qui, au-delà de son message « feel good », pourrait déranger.

« Je n’ai pas pensé à ça, répond le réalisateur. On a commencé à écrire au moment des marches à Paris contre le mariage pour tous et on a monté au moment des attentats à Charlie. Je continue à croire que, dans le meilleur des mondes, on peut rire de tout avec tout le monde. Le film sort dans cinquante pays, on avait quelques doutes pour la Pologne et l’Italie mais les projections publiques se sont très bien passées. Il y aura toujours un pourcentage fixe de gens qui sont des cons, mais le pape François n’est pas con et je pense que, s’il voit le film, il va beaucoup rire. J’espère qu’il le verra, même si ce n’est pas un film sur la religion. C’est un film qui nous rappelle qu’il vaut mieux savoir qu’on est mortel pour être vivant. Et si vous n’êtes pas vivant aujourd’hui, vous ne le serez jamais. »  

L’œil malin ne peut s’empêcher de voir en Ea, la fille de Dieu qui révèle à la population les dates de disparition de chacun, une émule de Julian Assange et d’Edward Snowden, célèbres lanceurs d’alertes. « Oui, on a fait le rapprochement avec Wikileaks, on a appelé ça deathleaks, la fuite d’informations concernant le secret le mieux gardé de Dieu, à savoir les dates de mort de chaque être humain. » Et l’on sortira du film en pensant l’avoir rêvé, d’où la nette sensation d’avoir assisté à un happening complètement barré dans la grande tradition du surréalisme. « Tous les rêves que font les personnages, je les ai rêvés, conclut Jaco Van Dormael qui travaille déjà avec Thomas Gunzig au scénario du prochain Blake et Mortimer. En revanche, non, je n’ai pas relu la Bible. On est parti de ce que tout le monde connaît du pitch de la Bible. La Bible que j’ai trouvée bien écrite, avec de beaux personnages et des scènes émouvantes – mais ça n’a pas fait de moi un croyant. Je crois au doute et j’aime les questions; les questions durent toujours plus longtemps que les réponses. »

 

LE TOUT NOUVEAU TESTAMENT , réalisé par Jaco Van Dormael. Avec Benoît Poelvoorde, Catherine Deneuve, François Damiens…

Sortie le 2/9.

Retrouvez l’interview de Benoit Poelvoorde dans le Moustique du 26 août.

Sur le même sujet
Plus d'actualité